De la feuille de coca andine au gramme revendu dans les rues de Paris, la cocaïne suit une chaîne de valeur optimale : division du travail, optimisation logistique, gestion des risques. Dans cette activité illicite se déploie une économie d’une redoutable rationalité.
Il y a dans le trafic de cocaïne quelque chose qui ressemble à une entreprise bien gérée. Des fournisseurs, des transformateurs, des transporteurs, des grossistes, des détaillants. Et, au sommet, des dirigeants qui encaissent les bénéfices sans jamais toucher à la marchandise. Le géographe Alain Delpirou, dans Cocaïne sans frontières (2026), livre une radiographie méticuleuse de cette économie souterraine qui génère, rien que pour la France, un chiffre d’affaires estimé entre 3,4 et 8 milliards d’euros selon les sources. Pour comprendre qui gagne vraiment de l’argent dans cette chaîne, il faut remonter à la source et descendre jusqu’au consommateur.
Une production andine
Tout commence dans un champ colombien, bolivien ou péruvien. Une famille paysanne cultive la feuille de coca. Ses membres sont payés une vingtaine d’euros par jour pour cette tâche. Ce chiffre, rapporté par l’auteur, dit l’essentiel : le cultivateur, premier maillon de la chaîne, en est aussi le plus mal rémunéré. Ses revenus correspondent à ceux d’un travailleur agricole. La feuille de coca, une fois récoltée, est confiée à un chimiste qui la transforme en pâte base pour une première transformation qui fait passer le prix du kilogramme à 325 euros.
Une nouvelle transformation, celle en chlorhydrate de cocaïne, fixe le prix à environ 950 euros le kilogramme. La marchandise quitte alors les Andes par les ports équatoriens, brésiliens ou argentins, le plus souvent sous la supervision des grands cartels mexicains. Sinaloa jusqu’en 2025, puis le Cartel de Jalisco Nouvelle Génération qui a pris le relais à la suite des dissensions internes qui ont affaibli son rival. Entre la feuille et le kilo de chlorhydrate prêt à l’expédition, la valeur a été multipliée par moins de deux. Le gros de la plus-value reste à venir.
La traversée de l’Atlantique
C’est la traversée océanique qui constitue le véritable saut de valeur. Une fois arrivé sur le sol européen, le kilogramme de cocaïne pure vaut en moyenne 28 000 euros (2024). En l’espace d’une traversée maritime, sa valeur a été multipliée par trente. Ce rapport est l’un des plus spectaculaires qui soit dans l’économie mondiale licite ou illicite.
Ce bond extraordinaire est capté par les grandes organisations criminelles qui contrôlent le transport intercontinental. Alain Delpirou identifie les acteurs dominants de ce segment : des Albanais, des réseaux néerlandais d’origine marocaine regroupés au sein de la Mocro-maffia, et surtout les Calabrais de la ‘Ndrangheta, la plus puissante organisation mafieuse du monde, dont l’emprise sur le trafic transatlantique de cocaïne est désormais documentée par les polices européennes. Ces transporteurs mutualisent leurs connaissances pour réduire les risques de saisie. Ils placent des trackers Bluetooth et GPS dans les cargaisons pour suivre leurs conteneurs en temps réel.
La parenthèse du cartel Kinahan illustre la sophistication de ces acteurs. Cette organisation irlandaise, installée à Dubaï à l’abri des polices européennes, réunit au Burj Al-Arab les grandes figures du crime organisé continental : Ridouan Taghi de la Mocro-maffia, Edin Gačanin des Balkans, Raffaele Imperiale de la Camorra napolitaine. En quelques années, cette holding criminelle s’empare d’un tiers du négoce de cocaïne en Europe, avant d’être démontée en 2020 après que les polices européennes ont craqué ses communications cryptées sur Sky ECC.
Le marché de détail : une entreprise qui rapporte gros
En France, le kilo acheté 13 000 euros aux négociants mexicains est revendu en gros entre 17 000 et 29 000 euros selon les années et les régions. Le produit est ensuite coupé : trois kilos coupés donnent un quatrième produit, ce qui démultiplie encore la marge. Le gramme est finalement proposé entre 50 et 70 euros au consommateur, soit l’équivalent de l’once d’or légale.
Mais pour comprendre l’économie réelle du trafic de détail, il faut tenir compte de la masse salariale. Car le marché de la cocaïne emploie, note Alain Delpirou, pas moins de 20 000 personnes à temps plein en France. Cette main-d’œuvre est d’une grande diversité : des rabatteurs (120 euros par jour), des guetteurs (150 euros), des vendeurs sur les points de deal (300 euros), mais aussi des logisticiens, des chimistes, des chauffeurs routiers pour les conteneurs, des pilotes de go-fast, des livreurs à domicile, des conditionneurs, des gestionnaires marketing sur les réseaux sociaux. Et même, en cas d’ennuis judiciaires, des notaires et des avocats. Sans oublier les sicaires, dont la rémunération oscille entre 5 000 et 15 000 euros par mission, selon les données rapportées par le journal Le Monde.
Une activité très lucrative
La mécanique économique de la cocaïne produit des effets de redistribution paradoxaux. Le paysan andin, premier maillon, perçoit une vingtaine d’euros par jour. En Guinée-Bissau, pays de transit africain devenu narco-État, le revenu mensuel moyen par habitant s’élevait à 63 euros en 2022 selon la Banque mondiale. Quatre grammes de cocaïne, soit la valeur d’un mois de salaire, suffisent à corrompre un fonctionnaire. Ce sont les intermédiaires, transporteurs, grossistes, têtes de réseau, qui captent l’essentiel de la plus-value.
La chute spectaculaire des prix de gros (de 30 000 à 35 000 euros le kilo en 2022 à 17 000 euros en Île-de-France en 2025) témoigne d’un marché ultra-saturé en cocaïne. La concurrence est si féroce que les trafiquants cassent les prix pour conquérir des parts de marché, exactement comme dans n’importe quelle industrie en surcapacité. Cette guerre des prix fait des victimes : en août 2023, Fayed Halifa, dix ans, est tué dans une fusillade entre gangs rivaux à Nîmes. En décembre de la même année, Socayna Jean, étudiante, est abattue dans le 10e arrondissement de Marseille.
Le chiffre d’affaires global du marché français de la cocaïne et du crack atteignait 3,4 milliards d’euros en 2023, soit la première source de revenus du trafic de drogue en France, devant le cannabis. En 2025, les estimations d’Alain Delpirou portent ce chiffre à au moins 4 milliards d’euros, dans un marché total de stupéfiants évalué entre 6 et 8 milliards d’euros selon les sources étatiques.
Une industrie qui se perfectionne
Ce qui frappe, à la lecture de Cocaïne sans frontières, c’est la rationalité économique de ce système. Les trafiquants utilisent les outils technologiques moderne : trackers GPS, applications cryptées, diversification des routes pour contourner les saisies portuaires, marketing sur les réseaux sociaux, livraison à domicile. Lorsque les douanes belges renforcent leurs contrôles à Anvers, les cargaisons se déplacent vers d’autres ports moins équipés. La flexibilité logistique est totale.
Face à des pertes de 5 milliards d’euros à la revente représentées par les 100 tonnes saisies en France sur la période récente, les trafiquants ne cessent d’adapter leur modèle. Ils absorbent les saisies comme une entreprise absorbe ses coûts opérationnels. Le marché, en dépit d’une répression record, ne montre aucun signe de recul.
C’est peut-être là la leçon la plus dérangeante de cet ouvrage : la cocaïne n’est pas un phénomène criminel exceptionnel. C’est une industrie, avec ses producteurs, ses transporteurs, ses distributeurs, ses employés et ses dirigeants. Une industrie qui obéit aux mêmes lois que les autres, à ceci près qu’elle s’exerce hors du droit, et qu’elle laisse des morts dans les rues de Nîmes, de Marseille ou de Nice.

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