Depuis plusieurs semaines, un vent contraire soufflait sur la Hongrie, qui a fini par avoir raison de Viktor Orban et de son gouvernement. Après 16 ans de pouvoir continu, le Fidesz a été lourdement battu lors des législatives. C’est donc Peter Magyar, un ancien membre du Fidesz, qui a renversé son ancien parti et s’est emparé de la direction du gouvernement. Le score est sans appel : Tisza remporte 138 sièges sur 199 avec 53,56 % des voix, contre 55 sièges et 37,86 % des voix pour le Fidesz de Viktor Orban. La participation a atteint un record de 79,50 %. À eux deux, ces partis obtiennent 90 % des voix et 194 sièges, réduisant les autres candidats à une portion très résiduelle.
Quand le temps fige
À son arrivée au pouvoir, Viktor Orban a apporté un vent d’air frais sur une Hongrie figée et sclérosée. Il a décrassé le système et permis de redresser les comptes publics et de restaurer l’économie du pays. Mais, selon les mots déjà évoqués par Lord Acton, le pouvoir finit toujours par corrompre. Avec des scores léonins, le Fidesz était parvenu à contrôler tous les échelons politiques et à prendre le contrôle de la Hongrie, ce qui n’est jamais bon. Celui qui avait décrassé a fini par s’encrasser à son tour. Orban a mené une campagne de trop, et les électeurs l’ont désavoué.
Ce n’est pas sa politique qui a été rejetée, mais d’abord sa personne et la corruption installée par le Fidesz. Peter Magyar est un homme du sérail. Il a été membre du parti et son épouse, dont il a divorcé en 2023, fut ministre de la Justice d’Orban. Les électeurs ont donc choisi un ancien membre du Fidesz qui s’est fait élire sur la promesse de mettre un terme à l’accaparement des richesses conduit par le parti majoritaire.
Durant la campagne, Magyar a annoncé vouloir rénover l’économie de la Hongrie, durement éprouvée par la hausse des prix et le chômage. Il a aussi annoncé vouloir poursuivre et renforcer la politique anti-immigration de Viktor Orban. Sur tous ces points, c’est la continuité qui l’emporte, d’où le succès électoral.
Europe ou Russie ?
La grande divergence concerne le rapport à l’Europe. Orban n’a cessé de se montrer critique à l’égard de l’UE, tout en acceptant l’argent de Bruxelles, indispensable pour rénover et redresser le pays. C’est vers Moscou et Pékin qu’Orban se tournait. D’une part parce que la Hongrie a besoin du gaz et du pétrole russe pour son énergie. D’autre part, parce que l’économie hongroise a besoin des usines chinoises pour faire face au chômage. Les routes de la soie passent par Budapest et Xi Jinping entretenait un lien particulier avec Orban.
Vouloir échapper à la tutelle de l’UE pour se placer sous la coupe de Moscou et de Pékin n’a guère plu à bon nombre d’électeurs, qui n’ont pas oublié les répressions soviétiques de Budapest. Magyar a, quant à lui, fait un choix autre, celui de l’Europe. Son parti siège au PPE et il n’a jamais eu de rhétorique anti-Bruxelles. Ce qui ne résout malgré tout pas la dépendance de la Hongrie aux hydrocarbures de Russie.
En développant son concept d’illibéralisme, alors même qu’il a par ailleurs mené une politique économique plutôt libérale, Viktor Orban s’est enfermé dans une espèce de caricature de lui-même. La Hongrie a à peine 9,5 millions d’habitants et, en 2020, son économie était parmi les plus faibles de l’UE. Orban s’est enfermé dans une rhétorique anti-UE alors que cela n’était pas la priorité de sa population, qui voulait d’abord des logements, du travail et de la sécurité. C’est tout le paradoxe d’une Hongrie, et notamment de Budapest, qui était devenue le refuge des conservateurs occidentaux, qui voyaient dans Orban le phare d’une UE en déshérence. Viktor Orban a eu de bonnes formules et des politiques courageuses sur plusieurs points. Mais il y a eu aussi une Hongrie fantasmée, un Budapest mythifié où les conservateurs occidentaux ont vécu dans une bulle sans comprendre que leurs désirs n’étaient pas les mêmes que celui de la population locale. Les promesses de souveraineté et de grandeur nationale ne nourrissent pas les ventres. Avant d’entendre parler de civilisation, l’électeur veut d’abord manger.
La lutte légitime contre l’ancienne classe dirigeante ne justifiait pas tout. Le contrôle des médias, la soumission des juges, le mépris de l’état de droit, la corruption en faveur des membres du Fidesz ont fini par couper Orban de son électorat. Un nouveau Parti s’était substitué à l’ancien Parti. Et c’est cette collusion que les électeurs ont finalement massivement rejetée.
Lors de mes voyages en Hongrie, ce décalage entre conservateurs occidentaux et populations locales m’avait frappé. C’était deux mondes qui se mêlaient assez peu et vivaient dans des sphères intellectuelles différentes. La question de l’héritage d’Orban et surtout de sa succession n’était jamais envisagée, comme s’il devait avoir un pouvoir infini. Une idéologie avait fini par se créer, c’est-à-dire une idée coupée de la réalité.
Lors de ses élections, les électeurs hongrois n’ont pas rejeté la politique ou le bilan, ils ont rejeté un style et une occupation trop longue du pouvoir. Ils ont voulu garder l’essentiel et changer la corruption et la mainmise sur la vie politique et économique. En somme, ils ont voulu renouer avec les promesses d’Orban il y a quinze ans, c’est-à-dire décrasser le système.

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