Pour celui qui s’attache à essayer de comprendre ce qui se passe dans le monde, la difficulté est toujours la même : ses pensées seront toujours organisées à l’intérieur d’une structure quasiment immuable à l’échelle d’une vie, et cette structure est celle qui régente les décisions prises par les élites du pays dominant, le but étant de comprendre comment les composantes de cette structure vont réagir les unes par rapport aux autres au travers du temps et non pas d’imaginer ce que pourrait être une autre structure.
Si cependant l’ancienne structure s’écroule, alors ceux qui se livrent à la réflexion vont être complétement désemparés. Je pense par exemple aux Incas quand les Espagnols sont arrivés ou aux dignitaires de l’empire romain face au Christianisme.
Comme l’a montré Toynbee dans son grand livre « l’Histoire » le rôle des élites dans un pays est d’abord de répondre aux defis auxquels ls société qu’ils dirigent doivent faire face.
Si les élites trouvent une bonne réponse à un nouveau défi, la société progresse jusqu’au défi suivant, et ainsi de suite.
Si les élites échouent à traiter le problème, le défi se représente à nouveau, parfois sous une forme différente, et s’il n’est jamais résolu, cet échec peut amener soit :
- A un changement d’élites selon les procédures habituelles, coup d’Etat, élections…
- A la disparition du pays (Pologne au XVIII -, Lituanie, Estonie au XX -ème )
- A la disparition de la civilisation.
Prenons un exemple pour ce dernier cas : le Moyen-Orient Chrétien face au surgissement de l’Islam. Les solutions aux defis présentées par cette nouvelle religion guerrière ne furent jamais trouvées en Orient et les Chrétiens y disparurent complétement ou, au mieux sont en voie de disparition selon les régions.
Mais les Chrétiens trouvèrent, en Europe, des solutions à leurs problèmes (séparation de l’Eglise et de l’Etat, liberté de penser, distinction entre péché et crime, démocratie, développement des sciences, économie de marché) qui les amenèrent à dominer militairement l’Islam pendant les deux derniers siècles, posant de ce fait à l’Islam des problèmes que les élites Islamiques semblent incapables de résoudre, en tout cas à ce jour.
Et ainsi de suite.
De son côté, le monde Chrétien eut à faire face à l’émergence des nationalismes, fruit empoisonné de la révolution française, et à la lutte à mort entre l’Allemagne et la France arbitrée par la Grande Bretagne.
Trois guerres après la première réunification de l’Allemagne, dont deux mondiales, à l’évidence, les élites européennes avaient échoué et furent donc remplacées par les élites américaines.
Et nous vîmes émerger l’Empire Américain en 1945 et l’ironie voulut que les pays européens et arabes deviennent à leur tour des colonies, mais du nouvel empire.
Mais, à son tour, ce nouvel empire est en train de s’écrouler étant incapable de traiter les defis qui l’assaillent, lui.
Et c’est que surgit mon problème : Etant né en 1943, toute ma réflexion a toujours eu lieu dans le cadre institutionnel défini par l’ordre juridique américain et il ne pouvait en être autrement. Mais je sais que cet ordre juridique est en train de s’écrouler.
En revanche, je n’ai pas la moindre idée de l’ordre juridique que je devrais utiliser pour analyser « les mondes qui viennent », pour reprendre le titre de mon dernier livre.
A ce titre, je ne peux pas offrir une réflexion globale, mais tout au plus essayer de dessiner des évolutions locales qui me paraissent probables. Mais cette réflexion ne peut avoir lieu que dans un monde chaotique, puisque le nouvel ordre entre les différentes régions n’est pas encore établi.
Par exemple, plus une zone est a la fois loin du centre de l’ancien empire, et prospère, et plus elle sera la première à se détacher des élites du centre, les élites locales ne voyant aucune raison de payer des impôts à l’ancien suzerain.
Les empires crèvent d’abord par la perte des provinces lointaines qui rompent avec le centre jusqu’au jour où il ne reste plus que la capitale. Ainsi, l’Empire Romain d’Orient fût réduit à Constantinople et l’empire britannique à la City.
Dans cet esprit, je pensais que monsieur Trump avait compris que son rôle était d’extraire la Nation Américaine de l’Empire Américain qui était en train de s’écrouler, un peu comme l’avait fait Atatürk pour l’empire turc ou de Gaulle pour l’empire français et là, je me suis trompé.
A l’évidence, depuis environ 12 mois, le President Américain s’est lancé dans une croisade pour maintenir militairement l’empire yankee, et il va échouer, comme ont échoué à peu près toutes les tentatives similaires dans l’Histoire, ce qui va accélérer l’effondrement du dit empire.
A mon avis (et cet avis est beaucoup moins fondé que par le passé comme je l’ai expliqué plus haut), la première zone qui va se détacher de l’empire est représentée par les pays qui sont dans le cercle de Valeriepieris (centré autour de Hong-Kong, 3000 miles de rayon, la moitié de la population mondiale, voir mon livre les mondes de demain Charles Gave Pierre de Taillac éditeur) qui bénéficie d’une monnaie dominante le yuan, d’une monnaie internationale, le dollar de Hong-Kong , d’une épargne abondante, de marchés financiers efficaces, de processus de coopération déjà en place (accords de Shangaï), et enfin de banques centrales qui ont commencé à coopérer entre elles comme le montre le graphique ci-dessous, où je constate la baisse constante de la volatilité des monnaies asiatiques contre le renminbi, signe évident que la coopération entre banques centrales existe déjà depuis un grand moment.
Compte tenu de la crise en Iran, on aurait pu s’attendre à un effondrement des taux de change Philippins ou Thaïlandais, mais pour l’instant pas grand-chose n’est visible…Et donc, pour moi, les élites locales an Asie ont compris il y a longtemps qu’elles allaient avoir à faire à un écoulement de l’empire dominant et se sont déjà organisées en douce pour y faire face.
C’est donc là qu’il faut avoir la majorité de ses actifs, ce qui est mon cas.
Venons-en aux autres zones.
Les « élites » de la zone européenne ont essayé de créer un système où elles « diraient le DROIT » tandis que les USA appliqueraient leur FORCE à faire respecter ce droit établi par Bruxelles ou les grandes ONG qui y gravitent. Or le seul droit que les américains respectent vaguement (et encore) a toujours été le leur.
Sinon, les élites américaines respectent l’épée, car « l’épée est l’axe de l’histoire » (de Gaulle) et sans épée, on sort de l’histoire. L’Europe n’a pas d’épée, pas de monnaie, pas d’impôts, pas de légitimité, l’expérience européenne est donc incapable de répondre au moindre défi, et va disparaitre comme l’URSS en des temps différents, et pour les mêmes raisons.
Et donc les contrats (obligations) émis par les pays les plus mal gérés dans une monnaie qui n’a aucun lien avec les créations de valeur faites dans chaque pays doivent être évités à tout prix. Les actions des sociétés qui n’ont rien à voir avec l’Europe peuvent être conservées mais l’immobilier abandonné, le droit de propriété y étant attaqué de toutes part.
En ce qui concerne les USA, quand un empire s’effondre, en général sa monnaie s’écroule ou disparait (voir la livre sterling de 1923 à 1977 avec le FMI à Londres, ou, pour une disparition complète, le rouble en 1917). Avoir des propriétés aux USA en actions, immobilier, terres agricoles) peut se justifier, avoir des contrats beaucoup plus difficilement.
Reste le Moyen Orient, le principal fournisseur d’énergie au reste du monde et colonie de fait sinon de droit de l’empire. La seule explication rationnelle que je peux trouver pour les évènements qui se passent en Iran est la suivante : les Etats-Unis contrôlaient les ventes d’énergie puisque toute vente ou achat d’énergie devait être facturé en dollars. Ils ont perdu ce privilège et essaient maintenant de contrôler la production d’énergie, ce qui est une folie complète, et qui va échouer.
Cet échec va accélérer l’écroulement de l’empire américain et les Etats-Unis vont devoir quitter la région assez rapidement.
Les paris sont ouverts sur qui sera la puissance dominante au Proche-Orient, les candidats étant
- La Turquie, remettant ses pas dans ceux de l’Empire Ottoman.
- L’Arabie saoudite et les émirats (difficile à faire sans épée).
- L’Iran, ce qui serait inacceptable pour Israel et pour les pays Sunnites de la région, sauf changement de régime à Téhéran.
- Un consortium informel Chine/Inde soutenant l’Arabie Saoudite et les Emirats puisqu’ils en sont les principaux clients.
En général, les colonies productrices de matières premières, à la périphérie, sont contrôlées par la puissance dominante, au centre. L’Europe a dominé la région, jusqu’en 1945 suivie par les Etats-Unis. Le temps de la Chine est sans doute en train d’arriver.
La bataille pour le contrôle de l’énergie ne fait cependant que commencer.
Auteur: Charles Gave
Economiste et financier, Charles Gave s’est fait connaitre du grand public en publiant un essai pamphlétaire en 2001 “ Des Lions menés par des ânes “(Éditions Robert Laffont) où il dénonçait l’Euro et ses fonctionnements monétaires. Son dernier ouvrage “Sire, surtout ne faites rien” aux Editions Jean-Cyrille Godefroy (2016) rassemble les meilleurs chroniques de l'IDL écrites ces dernières années. Il est fondateur et président de Gavekal Research (www.gavekal.com).

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