Après bientôt un mois de guerre, l’opération en Iran s’enlise. Des divergences de vues de plus en plus grandes apparaissent entre les différents acteurs.
Israël : objectif Liban
Si le principal initiateur de cette opération fut Israël, notamment pour éviter que l’Iran ne se dote de l’arme nucléaire, l’opération a, au fil des semaines, glissé vers des combats menés au Liban contre le Hezbollah. Nous sommes bien ici dans une nouvelle phase de la guerre débutée en octobre 2023 : après les opérations à Gaza contre le Hamas, Israël vise cette fois un autre soutien de l’Iran, le Hezbollah, qui a gangrené le Liban depuis plusieurs années. Les opérations militaires se concentrent essentiellement à Tyr, ville majeure de l’organisation, dans le but d’éradiquer les réseaux et de démanteler les opérations.
Le fleuve Litani et la sécurisation de cette zone sont l’un des autres objectifs de l’opération en cours. C’est un objectif traditionnel d’Israël, qui cherche à assurer sa sécurité en contrôlant ses marges syro-libanaises, que ce soit le plateau du Golan ou les rivages du fleuve.
Israël doit donc tenir deux fronts : Gaza d’une part, toujours en cours, le Liban d’autre part, qui est une nouvelle fois plongé dans une guerre et pris en tenaille par ses voisins. En plus de devoir se protéger des attaques conduites depuis l’Iran. D’où la nécessité d’éviter une saturation de son système de protection.
États-Unis : objectif victoire malgré tout
Donald Trump change d’objectif quasiment à chaque prise de parole. Renverser le régime, éviter la prolifération nucléaire, bâtir un nouveau Moyen-Orient : difficile de savoir si le gouvernement américain a un cap clair.
Cette opération en Iran a une nouvelle fois affaibli le lien qui rattache les États-Unis à leurs alliés : les Européens, bien sûr, mais aussi les pays du Golfe, qui se retrouvent pris dans une guerre qui ne voulaient pas.
Plus le conflit dure, plus les États-Unis sont perdants.
Mercredi, le président Trump parlait de paix et de début de négociation, ce qui fut démenti par l’Iran. Après les spectaculaires et réussies décapitations du début d’opération, Washington n’a plus grand-chose à proposer comme victoire. Même si l’Iran devait signer, il n’y aurait pas de victoire réelle. À moins d’obtenir des garanties réelles sur le désarmement nucléaire, que seules des visites de site sur place pourraient vérifier et contrôler. Ce qui est pour l’instant hors de propos pour Téhéran.
Les États-Unis sont donc dans une impasse et démontrent une nouvelle fois que la force ne permet pas de prendre le contrôle d’une situation.
D’autant que cette guerre génère des désagréments internationaux qui finissent par agacer même les alliés les plus dociles. Entre hausse du pétrole et du gaz, et donc de leurs dérivés, blocage du trafic maritime international, répercussions en Asie et en Europe, les États-Unis apparaissent comme des fauteurs de troubles. Non plus le gendarme du monde, mais le joueur de bowling qui vient renverser les quilles établies. La première puissance mondiale est désormais devenue celle qui déstabilise l’ordre mondial et qui crée de l’incertitude. Ce qui est très mauvais pour dégager de la confiance à long terme.
Iran : objectif victoire sur la durée
Plus la guerre dure, plus l’Iran peut apparaître comme vainqueur.
Ses dirigeants sont morts, les responsables se succèdent aux affaires et dans la tombe, ses grandes infrastructures ont été détruites, son programme militaire est atteint. À quoi s’ajoutent les séquelles toujours vives de la violente répression de janvier. Mais le pays est debout et les mollahs n’ont pas été renversés par les forces coalisées de la démocratie. Et pour cause, de telles forces n’ont jamais existé.
Néanmoins, il y a bien changement de régime à Téhéran, mais pas celui escompté par les Occidentaux. Au cours de cette guerre, le pouvoir a glissé des mollahs aux Gardiens de la Révolution, c’est-à-dire de l’islamisme aux militaires. Le pays est ainsi passé d’un régime religieux militaire à un régime uniquement militaire, où le mollah en chef n’est plus qu’une couverture de continuité. L’Iran n’est plus le « pays des mollahs » ; il n’y a plus de « régime des mollahs ». C’est désormais un régime militaire, tenus par des militaires, avec un fonctionnement militaire.
Une révolution de palais s’est effectuée sous l’effet de la guerre et par la force des choses : les religieux ont été éliminés et, lors d’une guerre, les militaires ont plus de facilité à prendre le pouvoir. Il y a donc bien eu changement de la nature du régime, même si en apparence rien n’a changé. Le nouveau régime n’est pas démocratique, il n’est pas laïc, il n’est pas inclusif. Il est militaire et autoritaire. En éliminant Khamenei, la coalition a rendu service aux gardiens de la révolution en leur permettant d’opérer ce coup d’État institutionnel. L’Iran politique de 2026 n’est donc plus tout à fait celui de 2025.
Pays arabes : objectif paix
Les pays arabes veulent la paix, pour le business et pour la sécurité de leurs populations. Le crédit de la France a été rehaussé dans cette guerre, cette dernière ayant honoré ses contrats de défense et les Rafale ayant démontré leur efficacité. Une opération discrète, mais efficace, qui permet à Paris de sortir avec une image renforcée dans le Golfe, et aux entreprises françaises de bénéficier d’une image améliorée.
Reste, pour les pays arabes, à trouver une solution. L’Iran veut bien la paix, mais fait monter les enchères : le régime demande désormais la levée des sanctions. Les pays arabes n’ont pas les moyens de mener une opération contre l’Iran. L’Arabie et les EAU se sont déjà cassé les dents au Yémen contre les houthis, hors de question donc de conduire des opérations en territoire iranien.
Tous les pays de la région ont donc des objectifs différents, mais tous aspirent, à un niveau ou un autre, à faire cesser la guerre.
Auteur: Jean-Baptiste Noé
Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).