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Jean-Claude Gruffat

Vue de New York, faut-il escalader les sanctions contre la Russie?

Au moment où j’écris ce papier le 15 Avril au matin, le gouvernement intérimaire de l’Ukraine a engagé une « riposte mesurée » contre les  autonomistes pro russes armes qui occupaient depuis plusieurs jours des bâtiments officiels dans  la partie orientale du pays.

Simultanément et depuis l’annexion de la Crimée, 40000 hommes seraient massés de l’autre cote de la frontière, sous le prétexte de protection des minorités russophones supposées menacées depuis la fuite du Président Yanukovitch,  désormais en Russie.

Hier les Présidents Poutine et Obama auraient eu une conversation téléphonique, sans doute de mise en garde réciproques,  la Russie exprimant ses préoccupations sur les intentions du gouvernement de Kiev vis-à-vis des insurges- dont certains seraient de fait des forces spéciales russes infiltrées ?- et les Etats Unis faisant référence à une éventuelle intensification /élargissement des sanctions frappant l’entourage proche du Président de la Fédération de Russie.

A ce stade tant les mesures adoptées par les Etats Unis que celles sur lesquelles un consensus à minima a été atteint en Europe ne sont effectivement de nature à influencer la politique de Moscou.

Tout d’abord si une aide économique de l’Europe, des Etats Unis mais surtout du FMI a été accordée dans le principe, aucune assistance tangible ne serait-ce que des fournitures d’équipements n’est envisagée pour un pays qui n’a pas adhéré au dispositif politique et a fortiori militaire de l’Alliance Atlantique.

Et la disproportion des forces de part et d’autre de la frontière en terme d’effectifs, de matériel,  de puissance de feu, ne laisse aucun doute sur l’issue d’un éventuel conflit armé. Dans ce contexte, Poutine joue gagnant et peut imposer un Etat Fédéral finlandise, ce qui est son objectif non dissimule depuis le renversement et la fuite de son protégé.

Pourtant les choses ont évolué depuis les interventions russes dans les Etats satellites, Hongrie, et Tchécoslovaquie, à l’époque de la guerre froide.

Jurisprudence partage du monde à Yalta, pas d’intervention dans la zone d’influence de la Grande puissance, voir la crise des missiles de Cuba.

L’erreur ayant été de la part des Etats Unis la ratification de l’indépendance du Kosovo, a l’époque justement critiquée par Moscou.

La Russie en effet depuis l’éclatement de l’URSS, le drame du siècle selon Poutine, est intégrée à l’économie mondialisée, en termes de courants d’investissements directs, mais aussi de flux financiers.

Les multinationales de toute origine ont en effet massivement investi en Russie, le premier employeur étranger en Fédération de Russie étant le groupe de distribution français Auchan.

Lors d’une visite d’un hypermarché il y a 2 ans j’ai été en particulier impressionne par le nombre et la diversité des marques de vodka commercialisées dans cette grande surface a Moscou.

Dans un autre domaine, tous les grands constructeurs automobiles sont présents y compris Renault en partenariat 50/50 avec Avtovaz, le constructeur soviétique historique.

Les Allemands, Scandinaves, Américains, Japonais, Coréens, sont tous opérant dans ce pays juge à juste titre plus accommodant que la Chine.

Comme me l’avait expliqué il y a deux ans un constructeur de véhicules commerciaux, « ici nous sommes profitables et pouvons transférer les bénéfices ».

Certes le pays est bureaucratique, l’administration centrale et locale corrompue, mais on peut opérer de manière éthique si l’on accepte des délais plus longs.

Il y a aussi le problème du coût de financement, les taux d’emprunt en rouble étant élevés.

Pour autant, avant la crise ukrainienne, les investisseurs étrangers demeuraient globalement positifs sur la Russie.

Bien évidemment nul ne se faisait d’illusion sur le caractère autocratique du régime, sur les atteintes fréquentes aux libertés publiques et aux droits de la personne, sur les liens entre les services de sécurité, le pouvoir politique et les oligarques enrichis lors des privatisations des sociétés d’Etat.

Et la résurgence d’un nationalisme un peu occulté pendant la période soviétique par l’idéologie marxiste de façade pouvait apparaitre préoccupante.

De même une gestion des finances publiques assise quasi exclusivement sur les exportations gazières et pétrolières avait alerté nombre d’observateurs avant même le lancement des jeux de Sotchi.

Confronte à ces difficultés économiques, le pouvoir utilise le nationalisme pour renforcer sa base. A cet égard, lors de mon dernier passage, j’ai eu, a la suggestion de mes collègues russes, l’opportunité de visiter le musée de l’armée soviétique, tout à la gloire des victoires militaires et conquêtes spatiales, une vision bien sur très partielle et partiale de l’histoire depuis la révolution de 1917, contrairement à ce que j’attendais, beaucoup plus visite par de jeunes couples et leurs enfants, que par des nostalgiques d’avant 1992.

Comme chacun sait, les gaz russe et algérien approvisionnent entre 20 et 50% de l’Europe, d’où une certaine nervosité et réticence à  étendre et renforcer les sanctions économiques.

Les Etats Unis ont annulé/suspendu des visas, eu égard à l’importance des intérêts économiques du reste du monde en Russie, il y a peu d’appétit pour geler les avoirs russes notamment en Grande Bretagne, financiers, immobiliers, voir sportifs.

La France par le truchement de Laurent Fabius, évoque une annulation, ou à tout le moins un gel temporaire du contrat de fourniture de deux Mistral, le Vladivostok à livrer fin 2014, et le Sébastopol, en 2016. En cas d’annulation, indemnisation de l’ordre du milliard d’euros, impact sur l’emploi à Saint Nazaire.

La France hésite et demande que les autres Etats Européens tels la Grande Bretagne renforcent effectivement leur dispositif de sanctions.

Les Etats Unis financent un contrat de fournitures militaires en provenance de Russie pour équiper l’armée et les forces de sécurité afghanes avant le retrait massif de la coalition fin 2014, certains membres du Congrès demandent à l’administration de l’annuler pour la partie non exécutée.

Quelle est la bonne décision ? L’Europe est confrontée a une crise majeure, la plus sérieuse depuis la perestroïka, et les gouvernements ne peuvent se mettre d’accord entre eux compte tenu de leurs intérêts divergents dans les relations économiques et commerciales avec la Russie. Quant aux Etats Unis, ils poussent leurs partenaires européens, mais n’octroient pourtant pas de licences nouvelles d’exportation de LNG, sachant qu’en terme de logistique les livraisons à l’Europe ne pourraient intervenir que fin 2015/début 2016.

Une raison supplémentaire pour réviser le moratoire d’un certain nombre de pays européens sur l’exploitation des gaz de schistes et la technologie dite du « fracking « , qui permet aux Américains d’envisager prochainement en 2020 d’être autonomes et même exportateurs de gaz et brut pétrolier.

Faut-il effectivement tenter de punir la Russie par des sanctions qui réduiraient ses exportations vitales, gèleraient les avoirs étrangers de ses oligarques complices du pouvoir, mais conduiraient inévitablement le pouvoir russe a des mesures de rétorsion sur les intérêts étrangers sur son territoire ? Si nous ne sommes pas prêts à franchir ce pas, Poutine ignorera nos mises en garde et continuera sa stratégie de construction d’une Eurasie zone d’influence politique et militaire, espace de vassalité, et menace potentielle pour la Pologne, les Etats baltes et potentiellement d’autres pays de l’ancienne URSS.