https://institutdeslibertes.org/vue-de-lhiver-arabe-suite-et-non-fin/
Jean-Claude Gruffat

Vue de l’hiver arabe, suite et non fin…

Début Février, le site de l’Institut des Libertés publiait un papier sur un voyage professionnel dans trois pays d’Afrique du Nord dont l’Egypte.

Les évènements de ces derniers jours me conduisent, sans le bénéfice d’une nouvelle visite mais au travers des media, à proposer quelques pistes de réflexion sur ce qu’il est convenu d’appeler” le Printemps Arabe”, à savoir la transition de régimes autoritaires vers des gouvernements élus, qui souvent utilisent le processus électoral pour restreindre les droits de ceux qui n’adhèrent pas à leurs valeurs.

Ceci devrait nous conduire à une interrogation plus fondamentale, démocratie ou libertés ? Cette critique avait déjà été formulée lorsque sous la Présidence de Bush43, les « neo con » soutenaient la démocratie de type dit occidental en Irak, alors qu’elle conduirait évidemment à la prise du pouvoir dans un pays a 60% + shiite par les thuriféraires et proxies des Mullah iraniens.

Fallait –il au contraire s’opposer à une telle évolution, au nom du principe révolutionnaire de 1793 en France, pas de liberté pour les ennemis de la Liberté… ?

Certes le passage soudain d’un processus électoral de pure forme a une élection ouverte et libre, dans une société ou la séparation des cultes et du pouvoir politique n’est pas naturellement acceptée, renforce le pouvoir d’influence d’organisations telles que les Frères Musulmans, ou le Hamas, pour l’obédience sunnite, et le Hezbollah pour les Shiites. Ces organisations, souvent persécutées sous le régime déchu, bénéficient de ce statut d’opposant historique, et le cumule avec le rôle éducatif, humanitaire ou social, pour légitimer – ou occulter –  auprès du plus grand nombre le message politique.

De fait, il faut garder à l’esprit que lors des élections parlementaires de 2011/2012, les suffrages cumules des Islamistes du Parti dit de la Reforme et de la Justice – ie Muslim Brotherhood- et des Salafistes du Al Nour, représentaient 69% des voix.De même Mohamed Morsi, le Président désormais déposé, avait été élu au suffrage universel direct au second tour contre un adversaire unique qui n’avait recueilli que 11% des voix.

Et la Constitution d’inspiration islamiste avait été adoptée par referendum par une majorité de 64% d’approbation même si Le  Caire avait voté non.La chute de Morsi ne pouvait venir de seules manifestations de rues, elle devait être actée par un coup militaire avec un « nihil obstat » américain.

Dans mon papier précèdent de février 2013, je soulignais le caractère autoritaire et versatile de Mohamed Morsi et de son entourage. Autoritaire dans son refus de compromettre avec toute forme de désaccord.Versatile par une absence d’expérience de gestion publique pour des dirigeants qui avaient passé plusieurs décennies dans une opposition tranchée,  réprimée, en exile ou en prison, avec de surcroit une expérience professionnelle d’ingénieur, de médecin,  d’enseignant..

Loin des réalités et contraintes du pouvoir  notamment au plan politique, leurs allies extérieurs – et financiers –  étant la Turquie et son gouvernement islamiste, dont le monde à découvert récemment les tendances autocratique et répressives, et le Qatar dont la stratégie géopolitique est désormais bien connue.

Dans les semaines qui ont précédé le coup d’Etat, les réserves de change avaient encore diminué de manière alarmante, et l’aide internationale, hormis les pays précédemment cites, était gelée. Le tourisme, j’avais pu le constater, était en chute libre, et les remises des travailleurs égyptiens en Lybie n’alimentaient plus la balance des paiements extérieurs, près d’un million d’entre eux aillant rejoint le pays pour augmenter le nombre de chômeurs.

De ce fait, les multinationales opérant en Egypte avaient les plus grandes difficultés à importer.La Banque Centrale gérant la pénurie.

Le changement de régime ne s’étant pas traduit tant s’en faut, par une amélioration des conditions de vie du plus grand nombre, particulièrement au Caire, Alexandrie, et dans d’autres grandes cites, les difficultés économiques se cumulaient aux frustrations politiques pour alimenter une contestation de plus en plus vocale et virulente.Mais le pouvoir pensait avoir légitimité et durée, aucune élection n’étant prévue avant 3 ans.

Le régime continuait également à bénéficier en apparence d’une neutralité bienveillante des Etats Unis, et d’une disparition de l’armée de la scène politique, après un renouvellement assez large  de ses officiers généraux.La politique américaine en Egypte est largement dictée par le souci de maintenir l’état de paix avec Israël,  ratifie par plus de trente pays.

De ce point de vue, Morsi avait plus ou moins respecte la ligne jaune à ne pas franchir.Mais les vues aux Etats Unis évoluaient, notamment après certaines visites de parlementaires américains, de plus en plus critiques de l’administration égyptienne. Aussi sous l’influence d’intérêts économiques préoccupes par la dégradation de la situation conjoncturelle.Certains ont aussi mentionné le rôle ambiguë  joue par l’Ambassadeur en poste au Caire.

Mis en demeure de composer et d’ouvrir son gouvernement aux oppositions, tant salafiste que libérales, Morsi a refusé, pensant sans doute pouvoir compter sur l’abstention de l’armée.

Lorsque le chef d’état-major a rendu son ultimatum public, le Président a continué sur la même voix, précipitant sa chute.

Comme je l’avais écrit début Février, ce coup d’état militaire est une très mauvaise nouvelle, même si on nous assure que de nouvelles élections libres interviendront dans 6 mois après une révision de la constitution d’inspiration islamiste dans un sens plus modéré, sous 4 mois ?La rue est maintenant investie par les partisans de Morsi, et les Salafistes d’Al Nour, au départ rallies a la destitution du Président, se sont retirés, suite au plus de 50 morts provoquées par les tirs de militaires soi-disant attaques et menaces.

Le fossé se creuse entre les différentes factions opposées, le pouvoir est bien à l’armée, et le maintien de l’aide américaine – $1 milliard et demi par an – , en dépit du coup, vaut validation implicite.

L’Europe est bien évidemment absente – y compris au plan financier, deux grandes françaises, BNPP et Soc Gen ayant en début d’année vendu leurs implantations a des établissements du Golfe-  et la chute temporaire des Frères Musulmans ramènent les puissances régionales sunnites wahabites, Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis.

Ce retour en arrière est extraordinairement préoccupant, les choses ne peuvent qu’aller plus mal, on ne voit aucune solution même très partiellement satisfaisante à court terme.

Et la politique de l’autruche menée par l’administration Obama est largement responsable de cette situation préjudiciable à la présence étrangère, mais aussi à un bien être amélioré  de la condition du peuple égyptien.De ce drame il ne sort rien de bon ni pour les évolutions démocratiques au Moyen Orient, ni pour une société plus respectueuse des droits des minorités, et plus généralement des libertés publiques.

L’armée ne se comportera pas comme le despote éclairé type Frederic de Prusse dont Voltaire attendait en vain la défense des libertés.

 

 

Jean-Claude Gruffat