Iran, Birmanie, Kivu, Kurdistan, face aux drames humains et aux massacres perpétrés à travers le monde ressurgit de façon épisodique le mythe interventionniste : l’Occident ne peut pas laisser faire et doit intervenir militairement pour frapper, faire tomber les régimes, rétablir la paix. Un mythe qui a causé bien des drames dans le passé et qui repose sur une vision divine de l’autorité occidentale.
En économie, on le sait, à chaque problème, l’appel à l’intervention de l’État ressurgit. Nimbé de son auréole de divinité, l’État doit agir et intervenir pour réparer les crises, réguler, régler les problèmes. Avec les drames que l’on sait. Ce mythe interventionniste se déploie également au niveau des relations internationales. Là aussi, face aux crises et aux drames, les appels à l’intervention surgissent, présentés comme la solution aux maux. Ce mythe interventionniste repose sur l’idéologie universaliste : l’Occident doit imposer son modèle, il doit être le gendarme du monde, il doit modeler les sociétés et les peuples. C’est du constructivisme politique à l’échelle planétaire.
Il repose également sur une idée démesurée de l’Occident qui serait capable, à lui seul, de modeler le monde à son image, comme Dieu. À quoi s’ajoute une grande dose d’irresponsabilité : il « faut » intervenir, mais sans jamais dire comment, de quelle façon, avec quel matériel, quelle stratégie, quelle conséquence. Le mythe universaliste cherche surtout à se donner bonne conscience : on signe tribunes et articles, on a donc aidé les populations, on a fait notre part du travail, et il est ensuite possible de revenir chez soi le cœur léger et l’âme en paix.
Les désastres de l’interventionnisme
Regardons les interventions des décennies écoulées : Afghanistan en 2001, Irak en 2003, Libye en 2011, Sahel à partir de 2013, pour les opérations les plus importantes. Au mieux, comme au Sahel, l’intervention militaire n’a pas réglé les problèmes. Sitôt l’armée française partie, les guerres tribales ont ressurgi, les coups d’État se sont enchaînés. Quelles s’appellent Serval, Barkhane ou Épervier, ces opérations ont été des coups d’épée dans le sable, en dépit des discours lénifiants qui vantent le succès contre le « terrorisme ».
En Afghanistan, les milliards de dollars déployés n’ont abouti qu’au retour des talibans, vingt ans plus tard. Là aussi, une opération pour pas grand-chose. Rien de fondamental n’a changé entre 2001 et 2023, si ce n’est des morts, des destructions et des dégâts. Quant à l’Irak et à la Libye, la situation fut pire après qu’avant ; la déstabilisation du Sahel étant l’une des conséquences de la destruction de l’État de Kadhafi.
Et pourtant, en dépit de ces échecs manifestes, on trouve toujours des personnes pour brandir le fusil de l’intervention : en Birmanie contre la junte, en Syrie pour les Kurdes, en Iran pour la population civile. Des appels confondants d’amateurisme, d’irresponsabilité, d’immaturité. Sans que l’on sache si les personnes qui appellent à intervenir sont sérieuses ou si elles cherchent uniquement à occuper l’espace médiatique et à se donner bonne conscience.
Intervenir, comment ?
Imaginons donc que l’on décide une intervention militaire, en Iran, en Syrie, en Birmanie ou au Kivu. Et pourquoi pas les quatre lieux à la fois ? Comment fait-on ? Avec quelle armée, quelles munitions ? Sur quelles bases s’appuie-t-on ? Comment fait-on pour se rendre maître de l’espace aérien ? Et une fois que l’on a bombardé, quelles troupes au sol envoie-t-on ? Combien de temps reste-t-on sur place ? Vingt ans, comme en Afghanistan ? Et puisque certains se préoccupent de droit international, dans quel cadre juridique intervient-on ? Avec ou non l’accord de l’ONU ? Et donc, comment éviter le veto de la Chine et de la Russie ?
Ceux qui prônent l’intervention savent-ils que nous ne sommes pas seuls au monde ? Si l’on intervient en Syrie et en Iran, comment s’assure-t-on du soutien des voisins : Turquie, Pakistan, pays du Golfe, Israël ? Pense-t-on que ces pays vont accepter sans broncher une guerre à leurs portes ? Avec le lot de réfugiés, de migrants, de passeurs d’armes, donc de déstabilisation potentielle de leur propre territoire.
Et quand bien même tout cela réussirait, pense-t-on encore qu’il suffise de bombarder, d’occuper le terrain, de renverser un gouvernement pour établir la démocratie et faire advenir la paix ? En Iran, le régime actuel dispose de racines bien plus profondes et solides que les seuls mollahs. Même en coupant ces têtes, le corps politique demeurera vif et trouvera une autre manière de conserver la main sur le pays. On s’illusionne en pensant qu’il est possible de bâtir un Iran démocratique alors que ce pays ne fut jamais une démocratie, et surtout pas à l’époque de la dictature du Shah, et qu’une démocratie est impossible dans un pays multiethnique.
Les indignations faciles, les appels sans lendemains ne donnent rien. On peut mettre des sanctions, la Syrie et l’Iran en ont déjà, comme Cuba et la Corée du Nord. Cela n’a en rien changé le régime.
Le plus dur dans l’échec des interventions militaires est d’accepter la fin de l’universalisme, d’accepter l’inefficience du constructivisme politique.
Cela ne signifie pas que nous sommes insensibles aux souffrances civiles, que nous nous accommodons des guerres et des massacres, mais simplement que nous reconnaissons les limites de nos actions. Les Occidentaux ne sont pas des démiurges, ils ne peuvent changer ni le monde ni les hommes. Et à défaut de pouvoir apporter le bien, évitons de détruire et de propager le mal à cause du sentimentalisme et d’une hubris démocratique.
Auteur: Jean-Baptiste Noé
Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).