Après le flamboyant Justin Trudeau, le nouveau Premier ministre du Canada apparaît terne et effacé. Tellement qu’en dehors de son pays, personne ne le connaît. Pourtant, à Davos, Mark Carney a prononcé un discours remarqué, qui a suscité de nombreux applaudissements. Un discours qui ne contient pas des mots vides et des paroles creuses, mais qui propose une véritable analyse de la situation du monde et une réponse concrète aux défis posés aux puissances moyennes par les puissances hégémoniques. Retour sur quelques moments forts de celui-ci.
« Je parlerai aujourd’hui de la rupture de l’ordre mondial, de la fin d’une fiction agréable et du début d’une réalité brutale où la géopolitique des grandes puissances n’est soumise à aucune contrainte. »
Fin de l’ordre mondial, qui est celui de 1945. Sans jamais attaquer directement les États-Unis, chacun comprend bien qui est visé et qui remet aujourd’hui en cause cet ordre international, c’est-à-dire la puissance qui était chargée de le garantir.
« Chaque jour, on nous rappelle que nous vivons à une époque de rivalité entre grandes puissances. Que l’ordre fondé sur des règles tend à disparaître. Que les forts agissent selon leur volonté et que les faibles en subissent les conséquences. »
Et face à la volonté des forts, Mark Carney pose la question essentielle : « Quelles sont donc nos options ? ». À partir de cette question, le Premier ministre canadien part de la réflexion de Vaclav Havel, dissident tchèque contre le communisme et président de la Tchécoslovaquie indépendante.
« En 1978, le dissident tchèque Václav Havel a écrit un essai intitulé Le pouvoir des sans-pouvoir. Il y posait une question simple : comment le système communiste a-t-il pu tenir ? Non pas uniquement par la violence, mais par la participation des citoyens ordinaires à des rituels qu’ils savent pertinemment être faux. Havel appelait cela « vivre dans le mensonge ». Le pouvoir du système ne provient pas de sa véracité, mais de la volonté de chacun d’agir comme s’il était vrai. »
Et Mark Carney de constater que, longtemps, des pays comme le Canada ont vécu dans le mensonge, c’est-à-dire qu’ils ont feint de croire que les règles internationales étaient suivies alors qu’elles étaient foulées aux pieds.
« Pendant des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré grâce à ce que nous appelions l’ordre international fondé sur des règles. Nous avons adhéré à ses institutions, vanté ses principes et profité de sa prévisibilité. Grâce à sa protection, nous avons pu mettre en œuvre des politiques étrangères fondées sur des valeurs.
Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. Que les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique. Et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime.
Cette fiction était utile, et l’hégémonie américaine, en particulier, contribuait à assurer des bienfaits publics : des voies maritimes ouvertes, un système financier stable, une sécurité collective et un soutien aux mécanismes de résolution des différends. »
Mais un tel ordre ne fonctionne plus. Il ne s’agit plus de transition, mais de rupture :
« Ce compromis ne fonctionne plus. Permettez-moi d’être direct : nous sommes en pleine rupture, et non en pleine transition. »
Mais, constatant la fin de l’ordre international fondé sur le droit et la coopération, Mark Carney ne plaide pas pour un repli sur soi, un souverainisme de barrières et de murs, une fuite de la mondialisation. Bien au contraire ! Il explique que la force des puissances moyennes repose sur la coopération, sur l’échange, sur les ententes. Et que, face à ce nouveau monde qui surgit, il faut multiplier les coopérations, les traités, les accords.
« Cependant, soyons réalistes quant aux conséquences de cette situation. Un monde cloisonné sera plus pauvre, plus fragile et moins durable.
Il est plus avantageux d’investir collectivement dans la résilience que de bâtir chacun sa propre forteresse. L’adoption de normes communes réduit la fragmentation. Les complémentarités procurent des avantages à tous.
La question pour les puissances moyennes, comme le Canada, n’est pas de savoir s’il faut s’adapter à cette nouvelle réalité. Nous devons le faire. Il s’agit plutôt de déterminer si nous nous adaptons en construisant simplement des murs plus hauts ou si nous pouvons faire preuve de plus d’ambition. »
Cette dernière phrase est non seulement une très belle formule de rhétorique, mais aussi une très haute pensée politique : non pas « construire des murs plus hauts, mais faire preuve de plus d’ambition ».
Et Mark Carney d’expliquer en quoi consiste cette haute ambition en déroulant l’action de son gouvernement :
« Depuis l’entrée en fonction de mon gouvernement, nous avons réduit les impôts sur le revenu, les gains en capital et les investissements des entreprises, nous avons supprimé tous les obstacles fédéraux au commerce interprovincial et nous accélérons la mise en œuvre d’investissements de mille milliards de dollars dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle et des minéraux critiques, dans la mise en place de nouveaux corridors commerciaux et dans bien d’autres choses encore.
Nous doublons nos dépenses de défense d’ici 2030 et nous le faisons de manière à renforcer nos industries nationales.
Nous nous diversifions rapidement à l’étranger. Nous avons conclu un partenariat stratégique global avec l’Union européenne, qui prévoit notamment notre adhésion à l’initiative SAFE concernant les accords européens d’approvisionnement en matière de défense.
Au cours des six derniers mois, nous avons signé douze autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents. Ces derniers jours, nous avons conclu de nouveaux partenariats stratégiques avec la Chine et le Qatar. Nous négocions actuellement des accords de libre-échange avec l’Inde, l’ANASE, la Thaïlande, les Philippines et le Mercosur. »
Baisse des impôts et des contraintes administratives, signature de traités de commerce. Voilà un programme « à haute ambition ».
« Pour contribuer à résoudre les problèmes mondiaux, nous privilégions une géométrie variable, c’est-à-dire que nous adhérons à différentes coalitions pour différents enjeux, en fonction des valeurs et des intérêts.
Il ne s’agit pas d’un multilatéralisme naïf. Notre approche ne s’appuie pas non plus sur des institutions affaiblies. Elle consiste à établir des coalitions efficaces, en fonction des enjeux, entre partenaires qui partagent suffisamment de points communs pour agir ensemble. Dans certains cas, ce sera la grande majorité des pays.
Et elle consiste à créer un vaste réseau de connexions dans les domaines du commerce, de l’investissement et de la culture, sur lequel nous pouvons nous appuyer pour relever les défis et saisir les opportunités à venir. »
Pas de naïveté, mais bâtir des coalitions efficaces et des réseaux de connexions. Ce que Mark Carney résume en une formule : « Les puissances moyennes doivent agir ensemble, car si vous n’êtes pas à la table, vous êtes au menu. »
Un programme de gouvernement à portée internationale qui a fait sensation. Si bien que cet homme un peu effacé et inconnu hors de ses frontières jusqu’à présent a réalisé une entrée remarquée dans le concert des nations.
Auteur: Jean-Baptiste Noé
Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).