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Jean-Claude Gruffat

“Big Brother is watching you”… and Snowden

Comment ne pas évoquer cette phrase de George Orwell dans “1984”, lorsqu’on cherche à commenter les évènements de ces dernières semaines et la saga d’Edgar J Snowden, toujours retenu ( ?) dans le « sympathique » aéroport de Sheremetyevo ou il est arrivé le 23 Juin pour échapper à une éventuelle incarcération à Hong Kong dans l’attente d’une instruction de la demande d’extradition présentée par les Etats Unis.

Je ne connais pas Snowden, et je n’ai a priori aucune sympathie particulière pour lui, il est clairement en infraction avec de multiples règles auxquelles son activité de consultant pour le NSA est soumise, son futur me parait singulièrement sombre dans tous les cas de figure.

Fugitif perpétuel, recherchant un asile politique auprès de gouvernants pas particulièrement performants en terme de protections des droits et libertés dont il se réclame pour justifier ses indiscrétions.Je suis prêt à prendre le pari que dans un avenir pas trop lointain, il se rendra à la raison et reviendra aux Etats Unis pour faire face à ses juges, avec un « plea bargain » que ce pays pratique couramment. Mon propos est plutôt de lancer des pistes de réflexion sur quelques thèmes que cette affaire rend actuels.

Est-il légitime d’écouter les conversations privées des nationaux, des résidents,  des alliés, et de l’ensemble de l’espèce humaine ?Comment apprécier le « trade off »  abandon des droits de la personne pour le bien commun, en l’espèce la protection de vies humaines par une recherche agressive des terroristes potentiels avant qu’ils ne passent à l’acte ?

La première interrogation peut surprendre certains d’entre vous, notamment en Europe ou l’on affiche une égalité de principe de tous face à la loi. ( Ndlr :enfin, en théorie).En revanche aux Etats Unis, les nationaux, résidents, et visiteurs, ont des statuts bien différents, et il est intéressant de noter que c’est l’écoute des nationaux qui posent le plus de problème selon les sondages et enquêtes d’opinion pratiqués récemment ici.

J’ai eu l’occasion d’entendre récemment, sur ce thème, Rand Paul, sénateur républicain du Kentucky,  tendance libertaire – fils de Ron Paul, à l’ occasion du diner de Competitive Enterprise Institute à Washington DC. Selon lui la faute majeure de l’administration Obama dans cette affaire a été révélée lorsque le directeur du NSA a menti dans une audition en affirmant que les conversations des citoyens n’étaient pas écoutées dans le cadre des différents programmes gérés par son administration.

Rien de pire en ce pays que de pratiquer le mensonge d’Etat, surtout dans le cadre d’une audition parlementaire.

De même, dans les débats sur l’envoi des drones, le seul vrai sujet était leur utilisation sur des nationaux, y compris lorsqu’ils étaient affilies à Al Qaida, qualifies d’ “ennemis combattants”.Et les loups solitaires de Boston étaient l’un américain par naturalisation, et l’autre sur le point de le devenir, son dossier ayant été différé mais pour une affaire de violence conjugale.

Ce qui également  été relevé est l’importance des moyens dont dispose le NSA, même si l’on sait depuis longtemps que cette agence fédérale opère essentiellement des programmes d’écoute avec un très large champ d’action.En revanche l’écoute des non citoyens, ou qu’ils soient, ne pose pas problème, et ce qui gêne l’administration, c’est la révélation publique de l’étendue des programmes de toute nature. Déjà les indiscrétions de Wikileaks il y 3 ans avaient complique les relations avec tel ou tel pays allie, offusque de la teneur des propos tenus sur sa culture, ses pratiques, ou ses politiciens. J’en avais eu confirmation directe de l’ambassadeur en poste à Paris, Charles Rivkin, dont des remarques supposées privées avaient été publiées.

On relèvera toutefois que certains programmes semblent exonérer les pays proches  du cercle Anglo-saxon, Canada, Australie, Nouvelle Zélande et Royaume Uni.La conclusion que l’on s’accorde à retenir, c’est la maxime de bon sens, ne pas se faire prendre en défaut.

Tous les pays, démocratiques ou non, pratiquent l’espionnage, pas toujours pour traquer de potentielles menaces terroristes, mais bien souvent pour rechercher des informations stratégiques y compris sur le plan commercial et industriel.

Les Etats Unis, qui disposent de moyens technologiques importants, au plan gouvernemental mais également auprès des leaders mondiaux de la nouvelle économie de l’information, ont évidemment un avantage concurrentiel.

On peut le regretter, on ne peut leur faire procès de s’en servir.

A cet égard, les déclarations d’un certain nombre de dirigeants, dont Francois Hollande, qui demandent – dans l’attente d’explications, d’excuses ? – un report de la négociation transatlantique récemment engagée, sont affligeantes de naïveté, ou de machiavélisme primaire. On sait que la France souhaite multiplier les exceptions, culturelles, alimentaires, voir financières, au champ des négociations, ceci limiterait les possibilités de compromis et ultérieurement serait préjudiciable aux intérêts Européens. .

Le vrai sujet des lors me parait être celui des limitations croissantes de la sphère privée, du fait de l’avancée technologique, sans garde-fous réels, ni contrôle effectif d’un tiers, par exemple judiciaire.

C’est vrai des écoutes, mais aussi des veilles actives sur internet, de l’utilisation systématique des caméras de surveillance..

Et de l’utilisation de plus en plus fréquente de ces informations pour des fins personnelles ou commerciales. Sans autre protection que le recours éventuellement judiciaire a posteriori, lorsque le dommage a été déjà cause, et que l’on ne peut que demander réparation.

Personne, on le sait désormais, n’est à l’abri d’invasion dans sa vie professionnelle et privée.

Les journalistes dont les relevés de conversations téléphoniques ont été saisis sont un autre exemple de ces dérives. Pourtant le Président Obama a qualifié ces pratiques de « modest encroachments on privacy ».

C’est pourquoi une coalition hétéroclite de  86 sociétés du secteur internet et de groupements libertaires, ou « libéraux », au sens américain, cad « progressistes », ont saisi le Congres par une pétition dénonçant les actions de l’administration comme mettant en cause  le premier et le quatrième amendements de la Constitution Américaine, à savoir « le droit de s’exprimer et de s’associer, y compris de manière anonyme », ainsi que « la protection contre saisies et perquisitions non raisonnables »

Le souci légitime de protection contre les menaces terroristes a entrainé un mouvement de restriction des libertés personnelles.

La manifestation de cette politique, et son échec, est le TSA, qui assure, dans le cadre du Homeland Security, la sécurité notamment dans les aéroports.

Certes le TSA assure des emplois peu qualifiés a une main d’œuvre souvent composée de minorités, mais son cout et son inefficacité reconnue, en font la principale et unique victoire d’Al Qaida sur le sol américain depuis le 11septembre 2001.

Je reconnais tout à fait que la protection de la sécurité intérieure demeure une des missions fondamentales de l’Etat mais je suis de ceux qui considèrent que nous sommes allés trop loin au prix de couts excessifs qui ne se justifient pas, même si certaines vies humaines ont pu être préservées par ces programmes massifs de surveillance.

L’image de la démocratie américaine en sort endommagée, paradoxe d’un Président qui avait durant sa campagne en 2008 dénoncé certaines techniques d’interrogation, telles le « water boarding », et promis sous huitaine de fermer Guantanamo..

 

 

Par Jean-Claude Gruffat