12 février, 2026

Japon : le retour du pouvoir

Le Japon était un peu le pays des contes de fées des années 1980-2000. Sa croissance économique faisait de lui la deuxième économie du monde, capable de rivaliser avec les États-Unis. Le pays alliait tradition et modernité et se présentait comme la vitrine de l’Asie de demain. Dans les manuels scolaires, l’étude du Japon était un chapitre incontournable, si bien que l’on connaissait ses principales îles, le Japon de « l’endroit » et celui de « l’envers », ses entreprises mondiales et la puissance de ses ports. Dans un soft power audacieux, les dessins animés japonais tenaient la télévision française, nourrissant les jeunes Français de mangas et de séries où Goldorak le disputait à Dragon Ball. Puis tout cela a disparu, à l’orée des années 2000, remplacée par la Chine. Le Japon a quitté une partie de l’imaginaire et des programmes scolaires français, il s’est comme replié sur son archipel et ses problèmes démographiques.

 

À la faveur des dernières élections législatives, le voici pourtant de retour. Les résultats intriguent, tout comme les choix politiques assumés.

Le 8 février, le Parti libéral-démocrate (PLD) a remporté une majorité qualifiée, une première depuis 1955. Sanae Takaichi est ainsi confortée au poste de Premier ministre, avec une marge de manœuvre à faire pâlir d’envie ses prédécesseurs. Cette victoire a été permise par la faiblesse de l’opposition, mais aussi par le contexte international : face à la montée en puissance de la Chine de Xi Jinping et le retrait de Donald Trump, les Japonais craignent de se retrouver isolés. D’où leur volonté de confier un mandat large à une femme qui a réaffirmé l’indépendance du Japon sur la scène internationale et qui propose des mesures fortes pour redresser le pays.

 

Redresser le pays

 

C’est d’abord sur la scène intérieure que Sanae Takaichi doit agir : lutte contre l’inflation, redressement des salaires, démographie, avenir des jeunes. La question de la militarisation du Japon et de la modification de la constitution n’est pas la priorité de la plupart des Japonais. Le Japon sent venir le déclassement, ce qui pèse sur les projets de vie, les mariages et les naissances. C’est cette spirale du déclassement que le nouveau Premier ministre doit enrayer, ce qui est beaucoup plus ambitieux et beaucoup plus difficile que d’adopter une rhétorique militaire. Or, cette relance économique est bien ce qu’il y a de plus difficile. Comme en France, le pacte social a été édifié dans un moment de forte croissance et avec une population jeune et nombreuse. Mais depuis les années 1990, la croissance est atone et la population vieillit. Si le Japon se refuse à l’immigration, développant au maximum les robots, la robotisation ne résoudra pas tous les problèmes. La retraite, la protection sociale, la fiscalité, presque tout est à revoir. Mais il est difficile, en temps de paix, d’abandonner un modèle social pour en adopter un autre.

 

Le Japon tente de réorganiser ses chaînes de production en Asie, en contournant la Chine. L’Inde et l’Asie du Sud-Est sont ainsi les principaux pays concernés par la réorganisation industrielle de l’archipel. Si le Japon ne crée plus de nouveautés technologiques qui suscitent enthousiasme et envie, comme dans les années 1980-1990, son industrie demeure puissante et compétitive.

 

Le Japon est resté coincé dans la crise asiatique des années 1990. L’éclatement de la bulle immobilière, la stagflation, l’écrasement des salaires, la concurrence technologique de la Chine, ont fragilisé le pays et réduit sa puissance.

 

Regards extérieurs

 

En regardant le monde extérieur, c’est bien évidemment la Chine qui inquiète Tokyo, avec notamment la possibilité d’une annexion de Taïwan. D’où la nécessité de renforcer l’alliance américaine.

Au-delà de cette alliance, c’est la logique de l’Indo-Pacifique que le Japon cherche à mettre en avant. C’est lui qui a conçu ce concept et qui l’a vendu aux puissances occidentales. En associant deux océans et deux mondes qui n’avaient, en apparence, pas grand-chose en commun, le Japon a forgé un concept géopolitique destiné à endiguer la puissance chinoise. D’un côté, le Pacifique, de l’autre, le monde indien, qui peut aller jusqu’aux côtes africaines. Au centre, l’Empire du Milieu, bordé par le Japon, l’Inde et le chapelet des présences occidentales. L’Indo-Pacifique est un concept de défense et de réorganisation face à l’adversaire principal qu’est la Chine.

Le Japon ne cherche pas à rompre avec la Chine, les connexions économiques sont trop fortes, mais à déplacer le centre de gravité de l’Asie vers le monde occidental, donc en mettant l’Australie, la France, le Royaume-Uni dans la balance et en conservant les États-Unis comme pilier structurant de l’alliance.

 

Auréolée d’une très large victoire, Sanae Takaichi a de nombreuses cartes en main. Sera-ce suffisant pour réveiller un Japon qui voit fuir sa puissance et le temps de sa grandeur ?

 

 

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est docteur en histoire économique. Il est directeur d'Orbis. Ecole de géopolitique. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la Monarchie de Juillet : La parenthèse libérale. Dix-huit années qui ont changé la France (2018).

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