https://institutdeslibertes.org/proche-orient-quand-poutine-joue-aux-echecs-et-messieurs-hollande-et-obama-a-la-belotte/
Charles Gave

Proche-Orient : Quand Poutine joue aux Echecs et messieurs Hollande et Obama à la belotte

Il y a 18 mois environ, lors de l’un de mes passages chez Nicolas Doze, interrogé sur ce qui se passait en Ukraine, j’avais fait remarquer que l’on ne pouvait rien comprendre à ce qui se passait là-bas si l’on n’intégrait pas l’Ukraine dans un schéma plus large qui englobait tout le Moyen Orient. Pour moi, à l’époque, les Russes se servaient de l’Ukraine pour mieux distraire les Européens et les Américains de leur but principal qui était de changer l’ordre établi au Proche Orient.

L’Ukraine dans le fonds n’était qu’un leurre pour exciter BHL ou Attali et tous les incultes de Bruxelles qui n’ont jamais pu voir un panneau sans tomber dedans.Ma thèse était assez simple.

Le VRAI but de Poutine était à l’évidence de faire tomber les monarchies Pétrolières du Moyen – Orient, et en particulier les Saoudiens (Sunnites) qui avaient financé la révolte des Tchétchènes en Russie (tous Sunnites), crime impardonnable s’il en fut.  N’oublions jamais qu’un tiers de la population Russe est Musulmane et que les autorités locales n’ont guère d’intérêt pour la « Communauté des Croyants ».Pour cela, il suffisait de s’allier avec les Shiites (Iran, Alaouites en Syrie, nouveau gouvernement  en Irak) et de pousser à la révolte les populations Shiites sous contrôle Sunnite. Mais cela voulait dire aussi qu’il fallait maintenir à tout prix la continuité territoriale qui allait du Nord de la Syrie jusqu’à l’Iran de façon à pouvoir  continuer d’envoyer des hommes et des armes vers la côte Est du golf Persique et vers Bahreïn,  toutes régions à population majoritairement Shiite.

En termes simples, cela voulait dire qu’en aucun cas la Russie ne pouvait laisser tomber les Assad au pouvoir en Syrie (les Alaouites sont une branche du Shiisme). Laisser tomber Assad et permettre le retour des Sunnites en Syrie, c’était fermer la route qui va de Tartous (port au Nord de la Syrie) à Bagdad et Téhéran, et de là au golf Persique, ce qui aurait été stratégiquement un désastre  et pour les Russes et pour les Shiites.

La première alliance se composait donc des Russes et des Shiites, le but de cette alliance étant de mettre fin à la domination Américaine au Moyen-Orient et de faire tomber les monarchies Sunnites de façon à faire monter les prix du pétrole.

De l’autre côté, les Sunnites (Saoudiens, Qataris, France (?) devaient absolument reprendre le contrôle de la Syrie pour empêcher leurs propres pays d’être déstabilisés par l’alliance Irano-Russe. D’où peut-être l’émergence soudaine d’un mouvement comme celui d’Isis, fort utile pour briser cette continuité géographique allant de Tartous à l’Iran et à Bahreïn…

Il faut noter aussi que les Saoudiens firent tout leur possible pour écrouler le prix du baril, excellente façon d’affaiblir les Russes pensaient-ils.

Les lignes de force sont donc très claires.

Une alliance Russo Iranienne contre une autre alliance Saudi, US, Qatar, France (On voit mal ce que la France va faire dans cette galère, mais c’est une autre histoire)

Cependant, pour dérouler cette stratégie il fallait que l’Iran soit libre de ses mouvements, or l’Iran était très gêné par les sanctions internationales  qui pesaient sur le pays et qui limitaient beaucoup leurs possibilités d’actions. Tant que ces sanctions existaient, il était difficile aux  Iraniens d’accélérer les choses. Heureusement pour eux, l’administration Obama décida qu’il fallait sortir l’Iran de son isolement à n’importe quel prix pour réintroduire ce pays dans le ‘’concert des Nations’’.

Un accord invraisemblable de naïveté fut donc signé entre d’un côté les Américains, les Européens et …les Russes  et de l’autre les Iraniens, permettant  à ceux-ci à peu près n’importe quoi dans le domaine nucléaire mais les autorisant surtout à remettre la main sur les fonds Iraniens bloqués à l’extérieur du pays et se montant à  plus de 100 milliards de dollars.

Les résultats de ce triomphe diplomatique de l’administration Obama se firent immédiatement sentir.

D’abord, dés l’accord signé, les Russes envoyèrent immédiatement des troupes en Syrie ainsi que des avions militaires, qui en quelques jours ont fait sauter un centre de commandement d’Isis en y tuant tout le monde, ce que les USA n’avaient jamais essayé de faire, on se demande bien pourquoi.

Ensuite, des troupes Iraniennes par milliers  sont en train de se déverser en Syrie sous le commandement du général Qasem Soleimani  le chef des gardiens de la Révolution qui vient de rentrer d’un voyage en Russie après avoir visité Lattaquié.

Enfin, le Hezbollah (Shiite) qui peu ou prou contrôle le Liban aujourd’hui, a décidé d’augmenter le nombre des combattants qu’il a déjà en Syrie.

La balance stratégique est donc en train de bouger massivement au Proche et Moyen Orient en faveur de la Russie et de l’Iran et au détriment des Etats Unis, de l’Arabie Saoudite et du Qatar et bien sur de la France.

La guerre de Syrie avait pour objectif le contrôle du Proche Orient.

On sait qui a gagné aujourd’hui : la Russie, l’Iran et les Chiites.

On sait qui a perdu : Les USA, les royaumes Sunnites et la France qui a cru bon de défendre les intérêts Sunnites en Europe

Les USA sont en train de perdre le peu de crédibilité qui leur restait dans le domaine diplomatique et militaire  après les désastres Afghans et Irakiens qui trouvent leur origine beaucoup plus dans l’incompétence inimaginable de l’administration Obama que dans les erreurs faites par Bush il y a déjà plus de 7 ans.  Les USA dépensent sept fois plus pour leur armée que les vingt pays suivants additionnés,  mais tout le monde a compris que ce qui faisait la force d’une  armée, ce n’était pas tellement le matériel militaire et le nombre de soldats mais bien plus la compréhension stratégique des moments où il faut utiliser la force et la volonté politique d’en supporter les conséquences.  Aucune de ces deux conditions n’existe aux USA, qui du coup ne font plus peur à  quiconque et surtout pas  à la Russie ou à l’Iran.

Il me parait évident que la guerre de Syrie va être gagnée par les Chiites et donc par la Russie et l’Iran, ce qui va mettre les monarchies arabes du golf dans une situation impossible vis-à-vis de leurs opinions publiques dont une part importante est… Shiite

Et ces deux pays vont maintenant s’attacher à déstabiliser les royaumes Sunnites, tous corrompus jusqu’à l’os et pour lesquels pas un local n’est prêt à mourir, au contraire. Déjà des bruits commencent à circuler en Arabie Saoudite où de nombreux complots seraient en cours. Le temps des colonels putschistes  va revenir.

Et la principale puissance Sunnite, la Turquie, ne se sent pas très en forme pour aller chercher des noises aux Shiites ou aux Russes tant elle a d’énormes problèmes domestiques  à régler, en particulier avec sa minorité Kurde qui elle-même a beaucoup à faire avec Isis…

Bref, nous sommes en train d’assister à la plus incroyable déroute diplomatique en rase campagne d’une grande puissance depuis  la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’appareil de pouvoir Soviétique dans le monde entier.

Et cet effondrement  est celui de la crédibilité Américaine au Proche Orient.

Car c’est bien l’ordre Américain qui date de la chute du Shah qui semble être en train de s’écrouler au Proche-Orient, ce qui va laisser  toute cette région sans aucun primat militaire, ce qui n’est jamais une situation très stable.  Et si l’histoire nous a appris quelque chose c’est que laisser le Moyen-Orient sans une puissance tutélaire c’est aller au-devant de graves ennuis.

Quant à l’Europe complètement dépourvue de toute défense elle va se rendre compte que la protection militaire Américaine ne vaut pas tripette et déjà Madame Merkel explique à qui veut l’entendre qu’il faut se mettre à reparler avec Poutine et Assad, qui prendront le coup de téléphone quand ils n’auront rien de mieux a faire.

Toujours en En Europe, des milliers de combattants sunnites à qui on a promis la lune vont refluer, amers et vaincus au Maroc, en Algérie en Tunisie, et de là ils iront en France, en Belgique, en Italie où l’on peut craindre qu’ils ne s’y rendent pas pour faire du tourisme, à moins bien sur qu’ils n’essayent de renverser  les pouvoirs locaux.

Et compte tenu de la grande capacité des pays Européens à s’organiser en groupe, chaque pays va vouloir se replier sur lui pour se préserver de la déferlante, ce qui va mettre nos chères (oh combien !) institutions Européennes dans l’embarras.

Raymond Aron disait de Giscard que certes il était intelligent, mais pas assez pour comprendre que l’Histoire était tragique.

Je crains que cette analyse ne s’applique à toutes nos soit –disant élites Européennes à la fois vaniteuses, incompétentes et sans culture.

Le temps des renards et des chacals se termine.

Place aux Lions.