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Charles Gave

L’art et la manière de débattre

Il y a quelques années, j’ai vu un film de Claude Berri, Uranus, tiré de la pièce de Marcel Aymé. Gérard Depardieu y jouait le rôle d’un cabaretier et à un moment lance une réplique qui m’a marqué à jamais : « Monsieur, je suis cafetier, socialiste et franc maçon, c’est vous dire si j’en ai entendu des conneries dans ma vie ».

Pourquoi je raconte cela ? Certes, je ne suis pas cafetier, mais depuis des lustres, je donne des conférences, je participe à des débats publics ou privés et il m’est arrivé assez fréquemment de passer à la télévision ou à la radio en France ou ailleurs pour participer à des discussions entre gens de bonne compagnie.

Non pas que je souhaite être vu sur les écrans ni parler dans le poste, mais si on me demande de venir, je pense qu’il est de mon devoir d’y d’aller pour faire entendre mon opinion. C’est donc dire que moi aussi, tout en n’ayant aucune des qualités éminentes du cafetier joué par Depardieu, j’en ai entendu, et sans doute proféré, des âneries. Et pourtant, je ne regrette aucune de ces interventions, sauf quand j’ai eu à débattre avec des représentants de l’extrême gauche Française. Voici pourquoi.

Dans tous les pays du monde, les débats sont organisés selon des règles qui ont été mises au point par un officier Américain, le brigadier général Roberts, et qui sont connues sous le nom de « Roberts Rules of Order » . Ces règles sont en place dans la plupart des parlements mondiaux, ou à tout le moins dans les commissions parlementaires et sont utilisées dans la quasi-totalité des grandes, moyennes et petites entreprises ou institutions dans le monde entier.

Les principes sont simples. Le débat est dirigé par un « modérateur » qui contrôle l’ordre du jour, qui bien sur doit être publié avant la discussion et transmis à chacun des participants. L’ordre du jour ne peut pas être changé pendant la discussion et doit être traité. Le rôle du modérateur sera tout d’abord de poser les questions essentielles qui sont à l’origine du débat et de donner la parole à chacun des participants quand la parole est demandée tout en évitant deux écueils. Le premier serait que l’un des participants ne monopolise le temps disponible en se livrant à des « tunnels » interminables qui n’intéressent personne tandis que le second serait d’introduire dans la discussion des sujets qui ne seraient pas dans l’ordre du jour mais qui tiennent beaucoup au cœur de l’un ou l’autre des participants.

C’est le modérateur qui décide également que l’on a assez discuté d’une question, que la discussion est close et que l’on peut passer à la question suivante. S’il le peut, le modérateur doit résumer les réponses et les points d’accord et de désaccord avant de passer au point suivant de l’ordre du jour. Le rôle du modérateur est donc essentiel. De leur coté, chacun des participants s’engage, s’il demande la parole, à répondre à la question en cours et non pas à la précédente ou à la suivante et à donner son avis de la façon la plus brève possible, le temps de parole ne devant jamais excéder deux minutes, sauf pour les discussions extraordinairement techniques.Dans la mesure du possible, il est demandé de prendre en compte les remarques faites par les intervenants précédents et de répondre à ces remarques. Dans la quasi-totalité des tables rondes, séminaires, conférences, interviews auxquels j’ai pu participer dans ma vie, ces règles étaient appliquées de façon quasiment instinctive par chacun des participants. Et c’est là où il me faut parler de l’attitude des gens de l’extrême gauche Française (anciens du parti communiste, Trotskystes).
Jamais ils ne respectent les règles d’un débat civilisé Tout d’abord, ils ne respectent en rien l’ordre du jour et reviennent sans cesse à leurs obsessions du moment. Pour ainsi dire jamais, ils ne répondent à la question posée. En revanche, quand ils prennent la parole c’est pour ne plus la lâcher et les autres intervenants doivent se morfondre en regardant les aiguilles de la montre tourner. Et enfin, quand ils daignent faire semblant d’écouter ce que vous pourriez avoir à dire, leurs objections se déroulent toujours en trois étapes.

1. « Ce que vous dites n’est pas vrai ». En termes clairs, ils accusent de mensonge celui avec lequel ils sont censés discuter. Du coup, on se sent obligé de prouver les faits sur lesquels on s’est appuyé ce qui enlève toute possibilité de débattre des idées et rend la discussion complètement inintéressante.

2. Si par hasard vous évitez ce piège, l’intervenant d’extrême gauche en viendra à son second procédé pour vous empêcher de parler : « d’où parlez vous ?», ce qui veut dire que comme vous êtes financier vous ne pouvez pas parler des banques, Israélite, vous ne pouvez pas parler de la Palestine, riche, vous ne pouvez pas parler d’économie etc…après vous avoir accusé d’être un menteur , ils insinuent que vous êtes incapable de défendre l’intérêt général et que vous n’avez en tête que la défense de vos privilèges.

3. Enfin, si vous avez passé ces deux étapes victorieusement, ils en arrivent à la troisième qui est simplement la menace de rétorsion pour votre carrière. Si vous continuez à dire et à écrire cela, vous pouvez dire adieu à votre poste de professeur titulaire ou à votre espoir d’avoir jamais une chaire. Si le lecteur pense que j’exagère qu’il consulte le dossier de ceux qui ont écrit « le Livre noir du communisme » ou du pauvre professeur à Lyon qui a écrit « Aristote au Mont Saint Michel ». Et c’est la que tout s’éclaire. Cette classe au sens Marxiste du terme, qui a pris le contrôle effectif de notre système d’enseignement et de culture a comme objectif non pas d’éduquer le peuple en lui fournissant, par le débat, les moyens intellectuels d’arriver à se faire leurs propres opinions mais d’endoctriner les gens en leur fournissant des réponses toutes prêtes. Ce sont les rois du fast food intellectuel, du prêt à manger sans aucune originalité, de l’indigent slogan dont lis espèrent que s’il est répété souvent, il sera cru.

Et pour y arriver, il faut qu’aucune autre pensée ne puisse percer.Leur but n’est donc pas de discuter de façon Socratique, mais d’empêcher l’autre d’entre entendu. Et c’est pour arriver à ce résultat qu’ils ne respectent aucune des règles dans les discussions. La controverse ne les intéresse pas puisqu’ils ont la vérité.

Quand j’étais plus jeune, j’ai vu le regrettable Georges Marchais contraindre au silence Elkabbach « Taisez-vous Elkabbach » et à ma stupéfaction, le journaliste ( ?) ne s’est pas levé pour quitter le studio.

J’ai vu J.F Revel privé de parole, lui qui avait tant à dire, par Marchais ou Hue qui littéralement hurlaient pour le faire taire.

J’ai vu Jean Daniel ou Michel Rocard tremblant de peur sur le plateau ou Soljenitsyne était invité et essayant de défendre le PCF dont les représentants leur faisaient les gros yeux sur le même plateau. Et j’ai compris que la gauche démocratique, avec laquelle il est possible de débattre avait en son sein un véritable cancer, la gauche non démocratique et qu’elle en avait physiquement peur.

Et finalement, c’est de ça dont la France crève. Ceux qui contrôlent les medias, et l’Université ne croient pas au débat, ne croient pas la démocratie et ne croient pas que laisser un temps de parole à ceux qui ne sont pas d’accord avec eux est une bonne chose. Fondamentalement, ils sont totalitaires (voir la définition d’Anna Arendt ou de Raymond Aron) pour comprendre que le totalitarisme est d’abord individuel. Revel l’avait bien compris et pour cela il était haï, parce qu’il appuyait sans cesse la où ça faisait mal.

L’Intelligentsia Française a succombé la tentation totalitaire. Un proverbe Chinois dit qu’un pays c’est comme un poisson qui pourrit toujours en commençant par la tête.

L’absence de débat chez nous en est la preuve. La tête est pourrie.