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Des primaires pour présidents normaux

 Cet article de Luc Ferry publié dans le Figaro du 3 mars 2016 nous a…surpris….

Qu’en pensent les lecteurs?

“Désormais, à droite comme à gauche, les primaires se sont imposées comme allant de soi. Seuls quelques gaullistes continuent de faire la moue devant ce qu’ils tiennent pour une trahison, sinon de la lettre au moins de l’esprit de la cinquième République. À leurs yeux, ce ne sont pas les partis qui devraient désigner les candidats, encore moins le futur président, comme cela risque pourtant d’être le cas, celui qui remportera la primaire à droite comme ayant toutes les chances d’accéder à l’Élysée. Selon la formule consacrée, l’élection suprême sera « la rencontre singulière d’un homme et d’un peuple, une alchimie qui devait s’élaborer au-dessus des partis.

 

Disons-le tout net, ce cas de figure appartient désormais au passé.

 

Pourquoi ? D’abord parce qu’aucune personnalité aujourd’hui ne s’impose d’évidence, mais aussi et surtout parce que cette conception du chef de l’État supposait en arrière- fond une certaine mythologie que notre univers démocratique à « l’échelle humaine » comme disait Blum, a tout simplement laminée : celle du « Grand Homme ».

C’est parce qu’elle n’est plus de saison que la primaire s’impose. Comme l’écrivait, il y a déjà quelques décennies Régis Debray, dans le petit livre qu’il consacrait au général de Gaulle : « la démocratie aime l’homme. Il n’aime pas les grands hommes. Ceci parce que cela ».

Confronté l’autre jour, sur une chaine d’info, à un député qui confessait sans rire son « enthousiasme » (excusez du peu, pour un jeune candidat à la primaire, j’ai dit par plaisanterie que cette dernière ressemblait davantage à un mode de sélection de nains de jardins qu’à une propédeutique à l’exercice de la magistrature suprême. Bien entendu, le trait était excessif, j’en conviens volontiers. Il y a parmi les candidats à la candidature des talents réels, peu contestables. Reste qu’on ne trouvera rien qui ressemble fût-ce de très loin, à ce qu’Hegel appelait « un grand homme » .

Que désignait l’expression ? Au moins deux choses : une capacité à faire bifurquer l’histoire de manière radicale à partir d’un grand dessein, là où nos politiques semblent se contenter d’idées convenues et d’humbles réformettes ; mais plus encore, une aptitude à incarner au sens propre du terme, la nation dans toutes ses composantes, dans ses valeurs comme dans on histoire. Pour le meilleur, Clemenceau, Churchill ou De Gaulle pouvaient y prétendre et pour le pire, Staline ou Hitler.

Rien de tel n’est imaginable dans ce champ de bonsaï qu’est devenu le paysage démocratique. La faute en revient moins aux hommes qu’à des circonstances depuis si longtemps paisibles qu’elles ne favorisaient guère l’émergence de la grandeur. A bien des égards, c’est heureux. Reste que nos politiques ont rompu avec le sens et la culture de l’Histoire avec un grand H. pour la plupart énarques, avocats ou normaliens- il y a quelques ex mais rarement au premier plan- ils n’ont aucune compétence particulière. Ils ne sont ni économistes ni scientifiques, pas d’avantages historiens, géopoliticiens ou philosophes. Comme les sophistes au temps de Platon, ce sont des généralistes, des esprits déliées et tous terrains qui apprennent avant tout à communiquer, avalent des dossiers préparés par des conseillers, consultent parfois des experts, mais leur horizon intellectuel s’arrête là.

Leur capacité à penser par eux-mêmes de manière solide est restreinte, quant à leur aptitude à forger une vision du monde à long terme, elle est proche de zéro. Pour l’essentiel, leur culture, si on laisse de côté une formation initiale déjà lointaine, se limite à la sociologie électorale et aux pseudo-sciences de la communication .Science Po et Havas leur tiennent lieu de viatique.

Quand le général est mort, plusieurs journaux et même “libé” si mes souvenirs sont bons, ont titré à la une : « La France est veuve ». Quelle que soit l’amitié et l’estime qu’on peut éprouver pour certains candidats, aucun d’entre eux n’attirerait un tel éloge. Ne pleurnichons pas pour autant d’abord parce qu’il faudrait bien faire avec, ensuite parce qu’il n’est pas impossible que la démocratie y gagne.

Simplement, cessons de faire comme si rien n’avait changé alors que notre monarchie républicaine est désormais en décalage total avec la situation actuelle. Il est urgent d’inventer une organisation politique qui tienne compte de cette nouvelle donne, un système collégial, qui cesse d’attribuer des prérogatives de « guide génial » à un individu isolé, en vérité « normal » et par là même, aussi peu guide que génial.”

 

 

Chronique de Luc Ferry

 

Le Jeudi 3 mars 2016

 

Le Figaro