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Charles Gave

Arnold Toynbee et le rôle des élites.

Toynbee, historien et philosophe britannique, mort en 1975, écrivit un livre qui me marqua à jamais, l’Histoire (A study of history) et ce livre se retrouve bien entendu sur le dernier étage de ma bibliothèque. Mon but n’est pas d’en faire une recension mais simplement d’utiliser certains des concepts que Toynbee a mis à jour il y a près d’un siècle pour analyser le cours de Histoire et en tirer des conclusions sur le développement probable des évènements à venir.

Quelque part, tout commence avec les civilisations et non pas avec les nations et ces civilisations naissent, grandissent, connaissent leur apogée, entrent en déclin et finalement meurent. Derrière ces cycles éternels, on retrouve le rôle des élites dont la fonction est de répondre aux défis récurrents qui se posent à chacune de ces civilisations.

-Si les élites sont capables de répondre au dernier défi, alors la civilisation passe à l’étape supérieure, jusqu’au défi suivant et ainsi de suite.

-Si les élites sont incapables de répondre au défi du moment, et/ou offrent une mauvaise solution aux problèmes qui se posent, alors le défi se représente, souvent sous une forme nouvelle et si aucune solution n’est apportée, alors, en fin de parcours, il n’existe que trois possibilités.

  1. Un changement du personnel politique (remplacement des élites). Un exemple en est le remplacement du personnel de la IV -ème République par celui de la V -ème République, face aux défis créés par la décolonisation.
  2. Un changement du régime politique (Révolution), tel que la disparition de la royauté en France pendant la révolution française, la bourgeoisie remplaçant l’aristocratie, ou dans le cas de la Révolution Américaine où des élites locales remplacent le pouvoir royal anglais.
  3. Une disparition de la civilisation et ici on peut penser aux civilisations d’Amérique du Sud à l’arrivée des conquistadors ou à la civilisation wisigothique (dont il reste très peu de traces) en Espagne et en Afrique du Nord, après les invasions musulmanes.

Si le lecteur accepte ce cadre d’analyse et remonte dans le passé pour analyser le présent de la situation en Europe, que peut-on dire ?

  • Le grand « défi » européen depuis la fin du XVIII -ème siècle était bien sur la confrontation pour la domination entre deux nations, la France et l’Allemagne, cette lutte étant arbitrée par la Grande-Bretagne. La solution retenue à chaque-fois fut la guerre et trois guerres successives en moins d’un siècle mirent l’Europe littéralement à genoux.
  • La réponse au défi fut en fait trouvée après la deuxième guerre mondiale avec la construction européenne dont le but était d’empêcher qu’un conflit entre deux pays européens me monte immédiatement aux extrêmes (Clausewitz) et que chaque conflit potentiel soit immédiatement porté devant des instances d’arbitrage situées en territoire neutres, et cela a plutôt bien marché.

Des pertes partielles de souveraineté librement consenties par chacun des états européens pour éviter le retour des massacres lors des guerres en Europe ont donc été la solution trouvée pour mettre fin au suicide de l’Europe par excès de nationalisme.

Problème réglé donc et le lecteur doit à ce point du raisonnement se poser la question quel est donc le, ou les nouveaux défis auxquels l’Europe en tant que civilisation doit faire face ?

Et ici la réponse est assez facile et un homme comme Alfred Sauvy l’avait déjà diagnostiqué il y a trente-trois ans dans son livre « L’Europe submergée » où il annonçait le déferlement de l’Afrique sur l’Europe aux alentours des années 2020…

L’Europe doit en effet faire face à un effondrement démographique sans précèdent dans l’histoire en même temps que l’Afrique, à ses frontières, connait un boom démographique tout aussi unique. Et ces deux événements touchent des zones de civilisations différentes, l’une Judéo chrétienne, l’autre musulmane.

Mais la structure politique mise en place en Europe pour empêcher les guerres franco-allemandes est totalement incapable de répondre à ce nouveau défi puisque la seule solution qu’elle offre est encore et toujours une augmentation de ses propres pouvoirs au détriment des états nations alors que la réponse au nouveau défi ne peut être que nationale, chaque population ayant à décider quelle est la meilleure façon de préserver son identité.

En fait, les problèmes liés à l’immigration ne peuvent être traités qu’à l’échelle nationale, voire locale et certainement pas au niveau de la totalité du vieux continent.

Et pourtant nos élites, héritières de celles qui ont trouvé la solution aux problèmes créés par la rivalité franco-allemande offrent comme solution au nouveau défi celle qui a marché pour le défi précèdent mais n’offrent aucune solution au défi actuel lié à l’effondrement démographique dont nous souffrons si ce n’est d’augmenter leurs propres pouvoirs au détriment des états-nations alors que la solution ne peut venir que de chacun de ces états nations.

En fait, nos élites sont en train de bâtir des tranchées confortables, un peu comme leurs grands parents en 1936 avec la ligne Maginot, alors même que nous rentrons à nouveau dans une guerre de mouvements et que cette nouvelle guerre s’apparente beaucoup à une guerre de religion.

Et le rôle important des religions dans l’histoire des civilisations est la deuxième grande idée de Toynbee

Pour lui, les religions sont comme des ponts qui relient les civilisations, et il prend comme exemple la religion chrétienne qui littéralement fut un pont historique entre l’empire Romain et la naissance de la civilisation qui fut amenée à dominer le monde et qu’il est convenu d’appeler Judéo-Chrétienne.

Et la difficulté est que notre civilisation, celle où les « droits de l’homme : sont devenus la nouvelle religion, empêche de par son essence de reconnaitre les différences entre religions, puisqu’elles sont censées se valoir toutes et reposer sur le même fond de tolérance, ce qui est loin d’être le cas.

Et donc, nous sommes devant une série de problèmes inédits.

  1. Nos élites ont été formées à traiter les difficultés venant des conflits franco-allemands. Or, ces problèmes ont été réglés depuis longtemps, mais elles appliquent quand même avec beaucoup de constance des solutions qui auraient pu marcher en 1914, mais qui n’ont plus rien à voir avec les problèmes actuels. Ce qui veut dire que les défis non traités ne cessent de revenir à la surface, chaque éruption étant plus grave que la précédentes.
  2. En ce qui concerne les défis actuels qui ont tout à voir avec « le choc des civilisations » tel que décrit par Huttington dans son célèbre ouvrage, ils ne peuvent même pas en faire le diagnostic, aveuglés qu’ils sont par les présupposés philosophiques qui leur avaient été utiles pour régler le défis précédents, telles la nocivité du sentiment nationaliste ou les différences qui peuvent exister entre religions, certaines pouvant être parfaitement compatibles avec la laïcité et la séparation de l’église et de l’état, et certaines totalement incompatibles.

Nous nous retrouvons donc dans un monde très curieux où nos élites actuelles refusent de voir les nouvelles réalités tout en s’entêtant à essayer d’appliquer aux problèmes qui ne cessent de monter des solutions qui ont marché dans le passé mais qui n’ont plus lieu d’être.

Mais le pire est sans doute que pour conserver le pouvoir en dépit de leurs échecs, ces classes dirigeantes ont littéralement confisqué tous les leviers de pouvoir locaux ou nationaux (cf. par exemple l’Euro et la fin des monnaies nationales), dans les media, les administrations et la politique, ce qui les laisse totalement incapables de prendre en compte les demandes des  populations locales et donc, nous avons une immense cassure entre ceux qui ont la lourde charge de gouverner et le peuple, et c’est de ce genre de schisme que naissent toutes les révolutions.

Prenons un exemple, les dernières élections législatives en Grande-Bretagne où un véritable tremblement de terre politique a eu lieu.

Le nord industriel de l’Angleterre votait ‘’travailliste » depuis plus d’un siècle mais ce parti a pris fait et cause pour les nouveaux damnés de la terre, les immigrés.

Et du coup toute cette région a basculé dans le camp conservateur, ce qui apparaissait impossible il y a encore dix ans. Derrière ce bouleversement la réalisation par la classe ouvrière britannique que son identité était en danger et que ceux qui jusque-là les avaient défendus étaient passés avec armes et bagages à l’ennemi.

D’une certaine façon, c’est ce qui s’était passé en 2016 aux USA ou les « cols bleus » avaient massivement abandonné les démocrates pour voter Trump.

Dans les deux cas, si l’identité nationale ou sociale tend à être menacée par une forte immigration, alors les classes populaires auront tendance à voter conservateur, c’est ce que l’on voit en Grande-Bretagne, en Italie, en Hongrie, en Pologne, en Russie, aux Philippines…

Quelles conclusions tirer de tout cela ?

Deux sautent aux yeux.

  1. Les structures européennes actuelles sont complètement inadaptées à traiter de problèmes locaux ou nationaux. Leur seule solution consiste encore et toujours à dessaisir les pouvoirs subsidiaires pour tout appeler au niveau européen, ce qui rend les problèmes vraiment insolubles.
  2. Ces nouvelles structures remplacent d’autres structures qui elles étaient tout à fait adaptées à traiter des problèmes locaux ou régionaux, comme on l’a vu lors de la crise du covid.

Revenons aux trois solutions de Toynbee.

  1. Changement du personnel politique. Voilà qui a déjà eu lieu en Grande-Bretagne, en Hongrie, en Pologne aux USA etc… mais qui paraît peu probable en France tant les ODS contrôlent tout.
  2. Changement de régime politique, ce qui dans ce cas la veut dire dégonflement des structures européennes et retour d’un grand nombre de souverainetés au niveau national, et cela se produira sans doute lors d’un changement de majorité en Italie.
  3. Fin de la civilisation judéo- chrétienne en Europe. Beaucoup de gens y pensent et le mentionnent, y compris le Président de la République Française quand il parle de lutte contre le « séparatisme ». Après tout, les représentants locaux de cette civilisation ont déjà disparu au Proche-Orient (Coptes en Egypte, Assyriens en Irak, Juifs un peu partout sauf en Israël), ainsi qu’en Turquie (Arméniens, Grecs orthodoxes), et tout cela au XX -ème siècle…

A mon avis, et je peux me tromper, la plus forte probabilité est le dégonflement des structures européennes qui ne correspondent plus à aucun défi particulier et qui n’ont plus aucune légitimité. A la place de grossir perpétuellement, nos structures centralisatrices vont devoir maigrir ou disparaître pour que le pouvoir politique se rapproche des peuples.

Certains pays y arriveront, d’autres non, mais il me semble qu’à partir de maintenant le rôle des autorités centralisées ne va cesser de se réduire.

La mondialisation est morte, nous allons vers un puissant retour à la nation, la région et même à la commune

Le futur sera local.