https://institutdeslibertes.org/assez-de-subsides-assez-de-credit-des-salaires/
Emmanuelle Gave

Assez de subsides ! Assez de crédit ! Des salaires !

La mondialisation n’est pas compatible avec les fondamentaux de la pensée libérale

Sans aucun doute l’échange constitue la base du libéralisme économique et son expansion permanente une source de croissance économique. En énonçant la loi des débouchés « L’offre crée sa propre demande », Jean Baptiste Say émettait une vérité d’évidence qu’il est aujourd’hui bien difficile de comprendre spontanément tant le keynésianisme a pris une part prépondérante dans les débats de politique économique. De façon à le dire encore plus simplement et selon les propres termes de JB Say [1]« de toute manière, l’achat d’un produit ne peut se faire qu’avec la valeur d’un autre ».et de poursuivre « dans un Etat plus les producteurs sont nombreux et les productions multipliées, et plus les débouchés sont faciles, variés et vastes ». La conclusion de cela c’est que la prospérité de chacun dépend de la prospérité de tous.

En soulignant « dans un Etat » doit-on comprendre que JB Say était hostile au libre-échange ? Au contraire il soutenait avec raison que « l’importation des produits étrangers est favorable à la vente de produits indigènes, car nous ne pouvons acheter les marchandises étrangères qu’avec les produits de notre industrie, de nos terres et de nos capitaux ». Il ajoutait également que l’achat dans de meilleurs conditions de produits étrangers conduisait les producteurs nationaux à réallouer les capitaux dans des industries dans lesquelles ils avaient un avantage compétitif.

La mondialisation brutale des vingt dernières années va remettre en cause cette loi qui sous tendait un contrat social où la prospérité de chacun concourrait à la prospérité de tous. La liberté totale de mouvement des capitaux mettra à mal l’idée selon laquelle les producteurs nationaux étaient enclins à réinvestir sur place les profits dégagés dans leur pays. Dès lors le mécanisme selon lequel des producteurs plus nombreux entrainent des productions multipliées et des échanges plus féconds s’en est trouvé durablement affaibli et la prospérité de chacun (l’entreprise qui délocalisait sa production) n’a plus concouru à la prospérité de tous. Au niveau d’un Etat, moins de producteurs, moins de produits, moins d’échanges et la prospérité de celui-ci a été profondément affectée. Mais nous dirait JB Say : « pas de produits indigènes, pas de produits importés et donc pas de débouchés pour les Etats qui bénéficient de la délocalisation ». Dès lors le mécanisme pervers aurait dû s’éteindre de lui-même. C’est vrai si nous étions restés dans la logique libérale de Jean Baptiste Say qui fait qu’à aucun titre -sauf la charité chrétienne- un consommateur puisse exister sans être également un producteur.

La mondialisation est à l’origine du siphonage de l’épargne occidentale

Les adeptes de la mondialisation qui se disent libéraux ont bien su tirer avantage de la théorie à tête retournée de Keynes qui stipule que la demande crée l’offre, ou pour le dire autrement que l’on peut consommer un produit sans rien avoir à offrir en échange, c’est-à-dire sans avoir concouru à la production. La subside d’Etat et le crédit à la consommation ont pallié la faiblesse des salaires et les destructions d’emploi et créé artificiellement des consommateurs en entretenant des cohortes de salariés privés d’emploi. Mais pour citer encore un père du libéralisme, Adam Smith[2], quel que soit le savant découpage analytique de la valeur ajoutée « La rente de la terre et les profits des capitaux sont partout les principales sources où les salariés non productifs puisent leur subsistance ; Ce sont deux sortes de revenu qui donnent à leurs maitres le plus de matière à faire des épargnes. L’un comme l’autre de ces revenus peuvent indifféremment entretenir des salariés productifs et des salariés non productifs. Ils semblent pourtant avoir pour les derniers quelques prédilection ». Cette dernière critique s’adressait à l’époque aux grands seigneurs assez enclins à entretenir des gens oisifs et non pas aux riches commerçants soucieux d’employer leur capital pour des gens laborieux. Il n’en reste pas moins que les Etats, au travers de l’impôt et des prélèvements sociaux, ont entretenu tels des grands seigneurs des travailleurs improductifs et siphonner par la même l’épargne de leurs agents productifs.

Laissons à Adam Smith la parole sur ce point : « Les capitaux augmentent par l’économie ; ils diminuent par la prodigalité et la mauvaise conduite. Tout ce qu’une personne épargne sur son revenu, elle l’ajoute à son capital ; alors, ou elle l’emploie elle-même à entretenir un nombre additionnel de gens productifs ou elle met quelque personne en état de le faire, en lui prêtant ce capital, moyennant un intérêt…»

Sous couvert de pensées libérales fumeuses telle la théorie du ruissellement, le cynisme des adeptes de la mondialisation a donc exploité la propension à l’interventionnisme social des élites étatiques, main dans la main avec les élites politiques, provoquant une chute de l’investissement productif dans les pays dont ces derniers avaient la charge. L’épargne des nations développées a été siphonnée dans des subsides improductives au détriment même des fonctions régaliennes qui participent au développement économique d’une nation (armé, police, justice affaires étrangères et aménagement du territoire). Elle a été également siphonnée pour l’avenir car la charge de remboursement de la dette est un emploi incontournable de l’épargne future.

Cette rencontre fatale des mondialistes économiques et des interventionnistes étatiques a détruit la main invisible où la poursuite de son intérêt par chacun concoure à l’intérêt de tous pour la remplacer par la main bien visible de quelques-uns affairés à la perte de tous.

La mondialisation doit être remise en cause au nom même du libre -échange

Mais clameront les mondialistes, Adam Smith a pourtant dit que « l’interventionnisme des pays d’Europe, en gênant la libre circulation du travail et des capitaux, tant d’un emploi à un autre, occasionnes-en certains cas une inégalité fort nuisible dans la somme totale des avantages de leurs différents emplois ». Déjà, il ne faut pas omettre « en certains cas » qui introduit un certain bémol au propos et rappeler les cas d’atténuation du libre-échange qui semblaient salutaires à Adam Smith:

« Le premier, c’est quand une espèce particulière d’industrie est nécessaire à la défense du pays »

« Le second cas dans lequel, il sera avantageux de mettre quelque charge sur l’industrie étrangère, c’est quand le produit de l’industrie nationale est lui-même chargé de quelque impôt. »

Le troisième cas « dans lequel il peut y avoir quelquefois lieu à examiner jusqu’à quel point il serait à propos de laisser subsister la liberté de l’importation de certaines marchandises étrangères, c’est lorsqu’une nation étrangère gène, par de forts droits ou par des prohibitions, l’importation de quelqu’un de nos produits manufacturés dans son pays »

Le quatrième cas où il y a lieu de s’interroger sur le retrait des droits et prohibitions c’est celui où « il pourrait se faire que le marché intérieur fût inondé aussitôt de marchandises étrangères à plus bas prix, tellement que plusieurs milliers de nos concitoyens se trouvassent tous à la fois privés de leur occupation ordinaire et dépourvus de tout moyen de subsistance »

A la lecture de ces sages recommandations peut-on croire encore que les thuriféraires de la mondialisation soient des économistes libéraux ou des agents économiques mus par le souci de promouvoir la concurrence non faussée au service de l’épanouissement économique des chefs d’entreprises implantés en France Ces derniers  ont eu depuis vingt ans la double charge d’assurer la subsistance de leurs salariés et de financer au moins en partie les transferts sociaux destinés à la protection des travailleurs devenus improductifs sous l’effet d’une mondialisation brutale.

Il est désormais clair que le mondialisme n’est pas compatible avec un projet politique libéral et démocratique. Il n’en respecte pas les principes et n’a trouvé sa source et son soutien que dans le capitalisme d’Etat et les politiques interventionnistes keynésiennes. Désormais les citoyens veulent moins d’impôt, moins de dettes et de vrais emplois.

JJ Martin 2 décembre 2018

 

[1] Jean-Baptiste Say Traité d’économie politique 1803

[2] Adam Smith Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations 1776