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Élève de Raymond Aron puis professeur à l’IEP de Paris, Pierre Hassner vient de mourir le 26 mai dernier. Né à Bucarest en 1933, il acquit la citoyenneté française en 1957. Géopolitologue et philosophe, ses axes de réflexions et d’études ont porté sur les relations internationales et l’ordre juridique du monde. Il a publié peu de livres, mais en revanche beaucoup d’articles, qu’il sera intéressant de publier ensemble le moment venu.

 

L’un d’eux, publié en 2000 dans la revue Politique étrangère, porte sur « Le rôle des idées dans les relations internationales ». C’est un sujet essentiel, sur lequel butent de nombreux auteurs. Soit que l’on accorde trop d’importance au rôle des idées, les déconnectant des réalités, soit qu’elles soient trop minorées, ne voyant partout que stricts conflits d’intérêts et luttes de pouvoir. Dans cet article, Hassner n’a pas apporté de véritable solution au problème, mais il a dressé un tableau assez complet de la question. Étant publié en 2000, l’article est donc pensé avant le 11 septembre 2001 et la nouvelle émergence de l’islamisme. Nous étions encore dans un monde post guerre froide où beaucoup croyait à une sorte de paix perpétuelle et à un effacement des grandes tensions. Cet optimisme est aujourd’hui dépassé, preuve que le monde peut rapidement changer.

 

Idéalisme ou réalisme ?

 

Les totalitarismes ont été les grandes idéologies structurantes du dernier siècle qui ont mobilisé des masses importantes. La fin du communisme a laissé un vide dont beaucoup de commentateurs se demandaient s’il allait être comblé. Mais les idées sont demeurées, à la fois manipulées par les jeux des puissances et contribuant à les reformuler. Tout le monde agit en vue de quelque chose, dans une direction et pour obtenir un but. Tout le monde a une certaine idée du monde, des cultures, des relations entre les peuples, et cela forme les idées qui permettent de comprendre et d’expliquer les actions des États.

 

« Pour beaucoup, l’âge idéologique a pris fin avec la guerre froide et fait place à un retour de la Realpolitik, c’est-à-dire à une vision des relations internationales fondée sur la rivalité des États, chacun poursuivant son intérêt défini en termes de puissance et de sécurité. Mais comment oublier que l’homme qui a le plus incarné le primat de la nation et de l’État sur les régimes et les idéologies, Charles de Gaulle, commençait ses Mémoires par cette phrase : « Toujours je me suis fait une certaine idée de la France » ? Car l’intérêt national, mais aussi la nature, les limites, la permanence et la vocation de la nation et de l’État sont autant d’idées sujettes à débat, même si elles concernent des réalités tangibles. » (p. 688)

 

 

Idéalisme et réalisme ne sont donc pas opposés, puisque toute action, y compris de puissance et s’inscrivant dans une réalité, est le fruit d’une idée et d’une pensée. À l’inverse, l’action modifie ou renforce l’idée, soit qu’elle l’infirme soit qu’elle la justifie.

 

Certains ont cru que les idées étaient dépassées par le fait du primat de l’économie et de la technique. La matière aurait pris le pas sur la pensée. C’est une erreur, puisque l’économie est, elle aussi, le fruit d’une idée et la technique est bien la conséquence d’une invention, d’une innovation, donc là aussi d’une idée. En revanche, plus intéressante est l’analyse selon laquelle les idées ont été submergées par les émotions. Le discours rationnel étant alors asservi par les réactions populistes et démagogiques. C’est complètement vrai, mais les idéologies sont bien plus dans la passion démagogique que dans l’analyse rationnelle.

 

Autre phénomène, de plus en plus prégnant dans les relations internationales, les particularismes et les passions identitaires. Elles sont vues comme naturelles et reflétant des réalités concrètes fondées sur des données physiques ou sociales. Mais ces passions identitaires sont construites et orientées selon des perceptions parfois erronées, des stéréotypes, des montages idéologiques. La frontière naturelle est bien plus une vue de l’esprit et une image de la pensée que l’expression innée d’une réalité tangible. Les mouvements identitaires sont d’abord la conséquence de ce que Pierre Hassner appelle des « entrepreneurs intellectuels ou politiques ».

 

« Mais ni les nations ni les civilisations n’échappent à l’idéologie au sens large, ni les unes ni surtout les autres ne sont par elles-mêmes des acteurs politiques : toutes doivent passer par l’interprétation, la traduction, parfois l’invention et, en tout cas, la médiation d’acteurs théoriques et pratiques, d’idées et d’intellectuels, d’organisations et d’hommes politiques. » (p. 689)

 

Ce qu’avait aussi très bien perçu Pierre Hassner, dès la fin du XXe siècle, c’est que les oppositions intellectuelles allaient se faire selon plusieurs axes : universalisme contre particularisme et technocratie contre populisme. Avec, évidemment, des combinaisons diverses qui peuvent se faire au sein de ces axes.

 

La sécurité et les droits de l’homme

 

Le nouveau débat intellectuel international se structure depuis 1991 autour des questions de droits de l’homme, de sécurité collective, de diffusion de la paix par la démocratie. C’est le sens de l’action des États-Unis tout au long des années 1990-2000, qui se perpétuent aujourd’hui par d’autres moyens.

 

« Aujourd’hui, le débat se concentre sur l’importance des institutions internationales, qu’elles soient ou non gouvernementales, niée par les « réalistes » purs et durs comme John Mearsheimer, mais affirmés à la fois par ceux pour qui les institutions financières internationales sont créées, dès Bretton Woods, un certain ordre international d’inspiration keynésienne prévalant dans le monde développé sur l’anarchie multipolaire, et par ceux pour qui les institutions européennes, issues des idées de Jean Monnet et Robert Schuman, modifient de manière essentielle les rapports entre États européens. La notion de régime, favorisée par les théoriciens américains, ou celle de société internationale, promue par l’école anglaise, rend compte de cette dimension où normes et institutions se combinent pour tempérer la logique des conflits de puissance. » (p. 691)

 

La dernière phrase est à double tranchant. Certes, les normes et les institutions peuvent contribuer à tempérer les conflits de puissance, mais aussi à les exciter. Couplées aux ONG, ces normes sont souvent des instruments de la puissance des États qui se servent d’elles pour étendre leur domination, sous couvert d’humanitaire et de soin social. L’idée permet ainsi de légitimer l’ordre établi et de le justifier pour que rien ne change.

 

Face à ces idées, les démocraties libérales sont confrontées à un double écueil :

 

« D’autant que, de leur côté, les démocraties libérales ont tendance, face aux dictatures et aux régimes non libéraux, à osciller entre l’illusion qu’ils sont semblables à elles-mêmes et celle selon laquelle ils représentent le mal absolu dans tous les domaines. » (p. 693)

 

Ce double écueil est flagrant dans la gestion de la diplomatie au Moyen-Orient. Soit on refuse de voir les différences, soit on les exacerbe de façon artificielle, créant des oppositions là où il n’y en a pas.

 

Pour quoi se battre ?

 

L’autre enjeu posé par Pierre Hassner concerne les raisons mêmes de l’existence : s’il n’y a pas d’idée, pour quoi se battre et exister ?

 

« Si l’on se tourne maintenant vers l’autre ligne de tension majeure du XXe siècle, c’est-à-dire l’axe Nord-Sud et, en particulier, la décolonisation, on retrouve cette impossibilité de séparer les idées et les relations de puissance. La chute des empires coloniaux comme des empires continentaux est due au soulèvement de leurs sujets et à leur propre affaiblissement, soit par des tendances sociales et psychologiques à long terme, soit par le résultat des deux guerres mondiales. Elle n’est pas due à une infériorité militaire ou économique de la métropole par rapport aux colonies en révolte. Le rôle des idées de nationalité et de liberté, d’autodétermination et d’indépendance, répandues en grande partie par les colonisateurs chez les colonisés, a incontestablement été décisif pour mobiliser ces derniers et démobiliser les autres. Le fait qu’une partie importante des sociétés du centre ait refusé de défendre ses positions, soit parce que ses priorités étaient ailleurs, du côté de l’intérêt économique et des satisfactions individuelles préférées aux sacrifices collectifs, soit parce que la cause ne lui paraissait plus légitime, soit encore parce que les moyens employés lui paraissaient immoraux, a évidemment joué un rôle important pour faire céder l’Angleterre en Inde, la France en Algérie, les États-Unis au Vietnam, voire les Blancs en Afrique du Sud, quelle que soit la diversité de ces cas. » (p. 694)

 

D’un côté, les idées diffusées par l’Occident ont permis la décolonisation, puisque celle-ci s’est faite au nom de ces idées. De l’autre, l’Occident ayant changé d’idée, il n’a plus ressenti le besoin et l’envie de se battre. Refus de ce sacrifice, perçu comme inutile et néfaste, mais aussi idée qu’il n’y a plus de culture bonnes ou mauvaises et que, tout se valant, il n’est plus nécessaire d’imposer nos idées aux autres. C’est là un des curieux paradoxes de l’Occident. Il conjugue le relativisme moral, qui lui fait penser que rien n’est supérieur et que tout se vaut, avec l’idée que ses valeurs de démocratie et d’égalité sont nécessaires au monde entier et qu’il faut donc les diffuser. C’est donc que le refus de la colonisation n’est qu’apparent et qu’il prend d’autres formes. Oui à l’indépendance de l’Algérie, de l’Inde et du Vietnam, mais ces pays doivent adopter la démocratie, la tolérance, l’égalité, c’est-à-dire devenir comme nous. C’est une nouvelle forme de colonisation, idéologique celle-là. Une colonisation humanitaire, qui a succédé à la colonisation de la guerre et de la puissance.

 

Avec l’essor des sectes, des mafias et des conflits identitaires, la fragmentation s’allie à la transnationalisation. C’est peut-être la caractéristique la plus surprenante de notre époque, car apparemment contradictoire, d’être à la fois dans la fragilisation voire l’effacement des frontières et, simultanément, le réveil des identités locales et la montée des particularismes. Contradiction qui n’est peut-être qu’apparente, car en réalité l’essor des identités est la conséquence de l’affaiblissement des frontières.

 

Pierre Hassner développe aussi des considérations percutantes sur les idées religieuses, mais qu’il serait trop long d’analyser maintenant. On voit néanmoins que ces réflexions, élaborées à l’orée des années 2000 et donc avant les grands changements de celles-ci, restent pertinentes aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

Auteur: Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé est historien et géopolitologue. Il est professeur d'histoire et d'économie dans un lycée parisien. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Géopolitique du Vatican. La puissance de l'influence (Puf, 2015), Le défi migratoire. L'Europe ébranlée (Bernard Giovanangeli, 2016) et, récemment, un ouvrage consacré à la liberté scolaire : Rebâtir l'école. Plaidoyer pour la liberté scolaire (Bernard Giovanangeli, 2017).

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3 Commentaires

  1. Bonjour
    Vous écrivez: « …Oui à l’indépendance de l’Algérie, de l’Inde et du Vietnam, mais ces pays doivent adopter la démocratie, la tolérance, l’égalité, c’est-à-dire devenir comme nous. »
    Ces pays se rendent comptent très vite que ce que nos dirigeants mettent comme sens dans les mots démocratie, tolérance et égalité débouche sur la destruction des rapports humains construits par ces différentes cultures au cours de siècles aux fins de transformer chaque être en consommateur prenant ses désirs pour des droits. D’où leurs réticences….Devenir comme nous, c’est, en gros, devenir des addicts programmables coupés des liens traditionnels pour pouvoir être facilement incorporés à des cheptels de consommateurs.
    Pour le moment, c’est tout ce qui leur est proposé.
    Et c’est pour cela que les chinois refusent la première étape du processus:le christianisme qui instaure un rapport personnel de l’individu avec une instance supérieure immatérielle, se situant au dessus des lois de tout groupe et société, établissant ainsi un lien de filiation virtuelle directe entre tout hominidé et cette entité supérieure, et par conséquent faisant de lui l’héritier de la dite entité. Après quoi, héritier légitime de la création, il peut l’engager comme collatéral auprès de sa banque pour emprunter et acheter un écran plat plus grand pour la prochaine coupe du monde…
    Cordialement

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  2. Très intéressant, notamment la grille d’analyse proposée selon les deux axes universalisme contre particularisme et technocratie contre populisme, à mettre en regard avec une autre proposition, celle de Nolan, positionnant dirigisme contre libertés personnelles et collectivisme contre libertés économiques.

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    • Oui c’est fort intéressant mais ce qui l’est encore plus est le timing de ces cycles, motivé strictement par des considérations économiques.
      Je vais être encore plus grossier ou simpliste que d’habitude.

      Tout est bien qualifié mais tout ce langage ou la phraséologie ou encore les postures intellectuelles officielles semblent à chaque fois soigneusement concoctés juste avant les changemenst de cap par une « élite ».

      CF la novlang actuelle, alors qu’un mec de LRPS annonce à la tv 250millions d’immigrés pour l’europe (leur rêve afin de renflouer la BCE et de consolider leur influence onaniste).
      Ce qui est une nouvelle colonisation pure et simple, ou au moins à rebours (voire de l’esclavagisme).
      Qui ne tient que sur le fait que c’est un envahissement cette fois-ci à l’envers.

      Ou, le droit de l’hommisme fut concocté par le département d’etat US afin:
      1/obérer l’influence européenne dans le monde
      2/une fois la guerre terminée permettre la globalisation de america inc sous une nouvelle forme de colonisation, la précédente étant désuette car NON rentable

      Alors que les métropoles perdaient toutes de l’argent à l’entrée de WW2, selon les normes comptables en vigueur.
      Et alors qu’il avait été signifié par ex à Churchill par les US qu’il pouvait être soutenu à la condition de lâcher l' »empire » (« : encore une fois l’empire c’était un passif qui perdait de l’argent à cette époque à cause des mutations techno). Churchill n’a pas fait la paix avec l’allemagne pour une seule raison : espérer sauver l’empire.

      Ce n’est pas le siècle des lumières ou Jean Monnet qui ont interdit la guerre ou l’esclavage. L’esclavage fut remplacé par la machine à vapeur.

      Enfin, je le répète c’est fort intéressant, mais toutes ces considérations sont faites in fine pas des européens.
      Si les Chinois n’en ont rien à f@utre, alors ils n’en ont rien à f@utre.
      Ce sont eux qui pèsent et paient à MT LT.
      Qui décident le bien le mal. Et personnellement cela me convient bien.
      C’est là tout le ridicule des contingents Macron trudeau obama.

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