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Avec l’effacement du christianisme, reviennent des sagesses et des paganismes nourris de renoncements : renoncement à la quête de la vérité, renoncement au progrès, à la royauté de l’homme, à la liberté personnelle. Les conséquences en sont, par un lent processus, le remplacement du vrai par le bien, des dogmes par les mythes, du temps linéaire par un retour au temps circulaire, du monothéisme par le panthéisme, de l’humanisme de liberté par un humanisme de protection, de la démocratie par le consensus, de la ferveur par le lâcher prise… Ces retournements augurent-ils une libération ou une résignation régressive ?

LE DERNIER LIVRE de Chantal Delsol, L’Âge du renoncement (Cerf), est un ouvrage qui s’inscrit dans la lignée de ces Grecs qui, comme Aristote, renonçaient volontairement aux ambitions théologiques pour observer la réalité avec la raison (sans prétendre ainsi en évoquer la totalité). La démarche philosophique est un questionnement qui n’a pas la présomption de prédire ou de donner des solutions. Si ce propos dérange à ce point aujourd’hui, ce que la polémique soulevée par le livre indique, c’est que Chantal Delsol vise juste : nous avons glissé dans une société qui n’est plus hantée que par les mythes ou le consensuel.

Montrer que le tandem foi-raison est désormais remisé aux accessoires irritent certains chrétiens qui réagissent en se rassurant :  Des éléphants il y en aura toujours… car ça fait trop longtemps qu’ils sont là , tant il est difficile d’accepter qu’une culture brillante vacille, fut-elle l’Occident imprégné de christianisme.

Histoire et mythologie

L’histoire nous rappelle à l‘ordre : il est des chrétientés disparues, comme celle née des efforts de saint Thomas, par exemple, qui s’étendit en Orient pour se perdre dans la nuit des temps. L’Église a la garantie de ne pas mourir mais non chaque chrétienté particulière… : le Christ est né il y a, seulement, 2000 ans, on ne peut raisonner comme si l’ère chrétienne était planétaire au point d’avoir évincé toutes les autres cultures, comme si le christianisme avait mis hors-jeu la Chine ou l’islam…

Et pourtant, on a opposé dans une revue chrétienne à Chantal Delsol qu’on peut faire  remonter la civilisation à environ 1500 ans avant Jésus-Christ … ce qui reviendrait à exclure, entre autres, les pyramides d’Égypte ! Voilà qui relève non de l’histoire mais d’une mythologie. Au regard des civilisations, objectivement, c’est-à-dire quantitativement en temps et en espace, nous ne sommes pas si prépondérants, Chantal Delsol a raison.

Il lui est reproché aussi de nier que  tout homme a un désir naturel de Dieu et [que] la recherche de la vérité fait donc partie de sa nature , comme si saint Thomas d’Aquin réfutait l’objet même du livre, donc la possibilité d’un renoncement à la quête de Dieu. C’est oublier un détail : le péché originel, qui, sans éliminer l’aspiration au vrai, peut sérieusement l’émousser, ce que justement l’auteur s’efforce de prendre en compte. C’est aussi ne pas voir que la lucidité paisible mais acérée de cet ouvrage est une forte démonstration que non seulement Chantal Delsol croit à ce désir de vérité mais qu’elle en vit.

Le pari de la raison

Autre accusation : Chantal Delsol se placerait en observateur extérieur du christianisme. C’est vrai et c’est peut-être une preuve d’excellence de la pensée chrétienne ! Croire à la vérité au point d’abandonner les stéréotypes de la  boutique  pour se colleter avec le réel, sans faux-fuyant, et s’adresser à tous et non pas aux convertis. On pourrait y voir une forme d‘héroïsme intellectuel, ou encore une contribution à une véritable  nouvelle évangélisation  (devenue ce hochet qu’on brandit sans cesse mais qu’on ne voit guère, comme l’arlésienne) : Delsol fait le pari qu’il reste bien en chaque homme suffisamment d’aspiration à la vérité pour la lire, reconnaître son souci d’objectivité, et, devant son constat inquiétant, se mettre en quête d’un remède, et pas la tête dans le sable fut-il celui d’un passé doré.

Un exemple sur l’articulation foi/démocratie :  C’est le monothéisme judéo-chrétien (et non pas la saison révolutionnaire, comme on le croit communément), qui ouvre la voie à la démocratie.  Celle-ci se déploie essentiellement dans nos contrées  parce que pèse dans les mentalités la seule certitude qui la fonde : l’homme est capable ; il peut prendre en main son propre destin [...]. Cela ne signifie pas que tous les hommes sont également intelligents, aptes aux compétences requises [...], ce qui serait une absurdité que toute la réalité dément , mais que chacun est susceptible d‘un bon sens et d‘une conscience minimales.

Or cette présomption de capacité est une croyance  enracinée dans la foi que l’homme est une personne, créature d’un Dieu qui le fait à son image, et nourrissant en lui plus de virtualités qu’on en peut jamais voir. Mais cette croyance demeure toujours attachée à la foi qui en assure la sauvegarde. Sans la foi qui l’engendra, la croyance en la capacité devient un mythe fugace… . Le citoyen est alors déclaré incompétent et une caste d’experts au pouvoir lui confisque ses droits :  Autant le judéo-christianisme érigeait les fondements de la démocratie moderne, autant les sagesses qui viennent érigent les fondements de gouvernements autoritaires  (p. 236-237).

Qu’est-ce qui dérange donc dans le livre de Chantal Delsol ? Que le courage de regarder nos dérives vienne d’une femme ? Qu’une philosophe délaisse les  paroles pieuses  pour penser la vérité qui nous rend libre  ?

Un des signes de l’incompréhension des critiques, c’est de prétendre qu’à aucun moment, Chantal Delsol ne démontre le caractère inéluctable, impossible à renverser, de l’évolution actuelle, et de juger pourtant le livre  pessimiste  ! La lucidité de Delsol, qui n’est jamais amère mais sereine, est autant impressionnante que rassurante ; on pressent même chez elle  une sagesse chrétienne  capable de répondre au retour des sagesses païennes. Mais cela sera peut-être un autre livre. Celui-ci est le temps du diagnostic.

 

Article rédigé par Christine Sourgins, le 01 avril 2011
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2 Comments

  1. Emmanuel dVdH dit :

    La destruction haineuse de l’Eglise chrétienne par le clergé marxiste a fait beaucoup d’émules en Occident. L’Histoire est manipulée par des bolsheviks iconoclastes, qui étaient minoritaires en France il y 50 ans comme ils l’étaient en Russie en 1917, et qui mentent aujourd’hui ouvertement dans tous les livres de l’Education Nationale. Leur but est de faire des fidèles en détruisant la croyance chrétienne et le système qu’elle sous-tend. Ils auront ainsi un pouvoir qu’ils veulent absolu sur la société.

    Dans la perspective de prendre conscience de notre héritage chrétien, je vous recommande chaudement les 2 ouvrages à contre courant de Jean Sévilla :Historiquement correct et (in)correct.

    Les chrétiens sont aujourd’hui la population la plus menacée à l’échelle de la Terre, par d’autres religions qui ne supportent pas cette religion de liberté qui fait l’homme à l’image d’un Dieu infiniment bon et qui prône la responsabilité et le respect de valeurs opposées à la folie transgressive de nos contemporains ou à l’intolérance obscurantiste de religieux barbus…

    On ne peut que constater en effet le retour aux formes les plus aberrantes de croyances dans nos sociétés qui se veulent modernes où le refus de la vérité et le relativisme ont pris le pouvoir sur la défense des valeurs structurantes de l’identité. Les mythologies comme vous le dites, prennent un essor fascinant et viennent combler le besoin de repères d’une société qui a renié ses fondements. La croyance chrétienne est perçue comme désuette voire dérangeant les néantistes qui revendiquent fièrement leur cynisme. Renoncer est perçu comme une attitude pleine de sagesse, comme l’acmé d’une civilisation qui a tout digéré de l’Histoire. Ses adeptes prennent souvent le ton gauchiste et moralisateur des désabusés qui fonde le mythe de l’intellectuel français.
    De plus, l’idée que des hommes compétents doivent décider à la place des citoyens est ancrée dans de plus en plus de mentalités. Ainsi, les citoyens renoncent à leur devoir premier et rompent le pacte social. N’exerçant plus leur raison dans la sphère privée, ils cessent également de l’exercer dans la sphère publique. Ils croient donc les explications de ceux qui ne leur en donnent pas. C’est le début de la dictature comme le rappelle Mises : « À la base de toutes les doctrines totalitaires se trouve la croyance que les gouvernants sont plus sages et d’un esprit plus élevé que leurs sujets, qu’ils savent donc mieux qu’eux ce qui leur est profitable. » cela rejoint parfaitement vos propos.

    Etre chrétien, ainsi, c’est être persécuté par ce que le chrétien représente la démocratie et la liberté de conscience et d’autodétermination, qui est cette liberté que lui a donné son Créateur de le reconnaître ou de l’ignorer et qui est la condition de la vraie nature de Dieu : un Amour infini ne s’impose pas. Un Dieu qui ne s’impose pas à l’homme qui l’a créé mais lui laisse la liberté de le choisir est donc aux antipodes d’un Etat qui s’impose à l’individu. Grandir culturellement dans la chrétienté, c’est grandir dans la pratique de la liberté. Cette pratique dérange toute caste désirant contrôler une société.

    En France, donc, et à l’inverse des Etats-Unis, le chrétien est montré comme un ennemi de la République, alors qu’il ne fait que rendre à César ce qui lui appartient et ne dérange ainsi pas le pouvoir en place. Mais par sa nature, le chrétien transgresse la néantisation de la vie, et vient donc par ses actes s’opposer aux partisans du Néant et du retour aux paganismes les plus divers. Il est donc accusé d’être lui-même contre le progrès puisque le progrès est vu dans la transgression. Les mots ne désignent plus les mêmes réalités. C’est une ruse de l’Etat pour mieux débiliser le peuple et le manipuler. La haine des politiciens contre l’Eglise comme Cécile Duflot pour ne citer qu’elle montre à quel point le pouvoir politique « laïc » encourage la persécution des chrétiens. Et la population de rêver de couper des têtes de chrétiens comme remède aux frustrations que l’Etat lui impose.

    Le climat social en France est anti-chrétien et anti-liberté (ce disant, je pense me répéter). On arrive à un renversement total qui préfigure le régime dictatorial décrit par Orwell dans ses ouvrages. La devise du pays se fonde ainsi sur des non-sens absolus :La liberté, c’est la spoliation ; le progrès, c’est la descente vers la barbarie ; la tolérance, c’est l’intolérance.

    Ce flux de croyance vers le rien est ce me semble encouragé par l’Etat qui peut ainsi mieux contrôler chacun des citoyens ; et la dictature des fonctionnaires de s’étendre encore plus efficacement. On fait ainsi croire aux citoyens qui ont abandonné leur raison que l’Etat est le bien absolu et remplace Dieu, et que toute croyance opposée à lui sera combattue unilatéralement car elle est maléfique.
    On voit donc bien que l’Etat érigé comme toute puissance divine est naturellement anti-chrétien. La chrétienté ne s’épanouit que dans les pays libéraux (qu’elle engendre?).

    Enfin, la foi est l’amie complice de la raison, l’une mène à l’autre et inversement. Quand au sommeil de la raison, pour citer Goya, « il engendre des monstres ». Le diable se tient-il là où la raison cesse de veiller car la foi s’y est éteinte? C’est un sujet fondamental. Le discours de Ratisbonne de Benoît XIV en parle avec justesse.

    Merci beaucoup pour votre article.

    C’est également un ouvrage que je vais m’empresser d’acheter et d’offrir.

  2. Charles Gave dit :

    Voila un livre que je vais achetertoutes affaires cessantes, en meme temps que le ‘ Vrai genie du Christianisme
    Charles Gave

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