Société & Éthique

12:06:14 2016.02.12
Mais que diable allaient-ils faire dans cette galère? Portalis et Carbonnier pour les plus assidus et pour les autres juste « un  gros bouquin rouge » dont on reconnait les pourtours…. Pourquoi en parler aux lecteurs de l’IdL aujourd’hui ? Tout simplement parce que l’air de rien, le Journal Officiel vient de publier hier une ordonnance de modification du droit des contrats(passée par la loi de modernisation l’économie). Le lecteur cultivé est déjà sans nul doute surpris, dans cette période ou son attention a été drainée sur des sujets aussi valables que la refonte ministérielle, la déchéance de nationalité et la réforme orthographique, d’apprendre que ce gouvernement a donc choisi de passer voie d’ordonnance, comme si cela ne relevait que d’une retouche mineure – ou, dénomination en vogue, d’une "simplification du droit"... Le citoyen intelligent peut déjà s’interroger sur la nécessité de voir le pouvoir réglementaire, donc le politique, intervenir sans passer par un vote de la loi dans un cadre parlementaire surtout dans un domaine qui relève, après tout, de la sphère commerciale puisqu'il s'agit  du droit des contrats. Loin de moi l’idée d’être réfractaire au changement mais j’aimerai quand même débroussailler ces derniers plus avant: Concernant le contrat aléatoire et malgré l’ambition affichée d’une "recherche d’équilibre" dans le contrat de droit français, la réforme entend en réalité donner au juge le droit d’intervenir a posteriori dans la relation contractuelle au prétexte de pouvoir protéger la partie qu’il estimera la plus faible dans ce rapport économique. Cette réforme entend donc donner le pouvoir aux juges d’intervenir dans une relation entre professionnels.  De là, se pose donc inéluctablement la question de l’indépendance de la justice surtout quand on connait le travail parfois prodigieux accompli par certains tribunaux de commerce (on pense aux adjudications Adidas, la vie claire etc).Les tribunaux civils avaient jusqu'à maintenant été épargnés en ce que la loi était claire et non soumise à interprétation. Une jurisprudence relativement constante et logique assurait à l'ensemble une issue judiciaire encadrée. Désormais, compte tenu de l’imprécision des termes des nouveaux articles du Code civil qui figurent dans cette ordonnance, le juge pourra aussi bien, à travers la jurisprudence qu’il dégagera, veiller à l’exécution des obligations que les parties ont librement consenties ou, au contraire, faire absolument ce qui lui semble, à lui, juste au détriment de la volonté initiale affirmées des parties au contrat. Nombres de penseurs, dont Hernando de Soto, ont par le passé démontrés l’absolu nécessité d’un système contractuel sain et pérenne dans la perspective de croissance optimale de richesse et de bien-être d’un pays. Comment imaginer qu’une société étrangère, en dehors de toutes implications de droit du travail ou de la concurrence, souhaiterait investir dans un pays ou sa relation contractuelle avec des tiers pourrait être soumise à l’impartialité d’un tribunal plus ou moins indépendant du pouvoir politique ? Cette ordonnance réglementaire nous expose donc au risque majeur de rendre aléatoire les contrats soumis à notre droit et donc de pénaliser gravement l’attractivité juridique de la France. Par ailleurs,le second effet mécanique de cette réforme sera, sans nul doute, de multiplier les contentieux contractuels, notamment dans les premières années d’application et donnera lieu à l’introduction parallèles des clauses abusives dans les contrats commerciaux. Je n'ai aucun doute sur le fait que cela va ravir nos entrepreneurs déjà bien mal en point dans une économie compétitive difficile. Pour les juristes ou les curieux, j'aimerai citer des extraits du projet gouvernemental en question afin d'asseoir mes propos: -Sur la forme,le ministère de la justice a, sur le fondement d’une habilitation issue de la loi du 16 février 2015, élaboré un avant-projet d’ordonnance, qui a ensuite été soumis à une consultation publique sur internet du 28 février au 30 avril 2015, qui s’est révélée particulièrement efficace, nous dit-on. Je me pense une personne informée, connectée or, cette initiative populaire, à laquelle j'aurai aimé participer m'a échappé mais passons, -Sur le fond, plusieurs remarques: Extrait :"Concrètement, lorsqu’un contractant craint que son contrat ne soit pas valable, il pourra interpeller son partenaire sur cette difficulté afin que ne plane pas, indéfiniment, une menace d’annulation du contrat". Quand j’étais avocat, j'avais appris que le consentement des partis  prévalait sur toute autre interprétation ainsi tant que les parties au contrat arrivaient entre elles à un accord synallagmatique sur la chose et sur le prix, le contrat avait valeur légale. Ainsi, je m’interroge sur l'avancée que représente "l’interrogation de la partie adverse"... Poursuivons. Extrait: "Ainsi, en cas d’inexécution grave, une partie pourra mettre fin au contrat sans nécessairement passer par une décision judiciaire, par une simple notification au créancier".  Laissons de coté qui évalue ce qui constituerait le cas d'une inexécution grave pour le moment pour se concentrer sur ce que représente "mettre fin au contrat par AR". Cas d'école: je suis une entreprise de service à la personne  Suédoise qui viendrait s'implanter en France; pour ce faire, je vais contracter avec un sous-contractant à qui je délègue disons la partie restauration de mon service à la personne et plus spécifiquement la partie plat sucrés  (TPE). Cette TPE estime un jour que je n'ai pas fait droit à ses demandes de congés payés aux dates par elle demandées et me signifie par simple notification, la fin de notre contrat. Elle en a tous les droits désormais. Difficile quand même pour un entrepreneur il me semble de se projeter sereinement dans une croissance future avec une telle épée de Damoclès au dessus de sa vie contractuelle avec les tiers! Notons que les clients aussi pourront en faire de même et dénoncer le contrat dans cette logique globale.   Extrait: "La réforme consacre la notion de bonne foi à tous les stades de la vie du contrat, y compris au moment de sa formation. Ainsi notamment une personne devra communiquer une information dont elle dispose mais que son partenaire ne peut pas connaître, si elle est essentielle pour qu’il prenne sa décision de contracter ou non (par exemple, dans le cadre de la vente d’un appartement avec vue sur la mer, la construction à venir d’un immeuble bouchant cette dernière).  Encore une fois, mes bancs d’universités  datent mais j'ai quand même un vague souvenir que les notions de dol, d'erreur et de violence, sanctionnés par une nullité du contrat sous entendaient relativement la même idée de fond. L'article 1116 du code civil  prévoit ainsi que le dol : « le dol est une cause de nullité de la convention lorsque les manœuvres pratiquées par l'une ou l'autre des parties sont telles, qu'il est évident que, sans ces manœuvres, l'autre partie n'aurait pas contracté. Il ne se présume pas, et il doit être prouvé. » Je pense que nous devons donc en déduire que désormais, à l'inverse de ce qui était le droit antérieur, l'avancée résulterait donc d'une présomption inversée.En pratique, je comprends donc que là ou auparavant il vous incombait de prouver que le vendeur avait connaissance de la construction en face de la mer, cette simple construction emporte désormais charge de la preuve.  Cette question n'est pas propre au droit français et s'est posée aussi outre Atlantique ce qui me permet de tenter cette ouverture: Que cédez vous dans une vente théoriquement? Réponse:un droit de propriété. Ce droit de propriété porte sur un appartement, une maison dans sa configuration physique au jour de la vente. L'espace extérieur, s'il est évidemment une des considérations dans votre achat ne peut en revanche, juridiquement, être un des aspects de la cession, pas plus que vous ne sauriez contracter sur un ciel bleu parfait pendant toute la durée de vos vacances. Mon avis est qu' assurément le droit n'est pas  ce qui sous tend cette réforme, nous sommes en face d'une intention de faire le bien."La réforme protège la partie faible, en sanctionnant par la nullité du contrat l’abus de l’état de dépendance d’une partie ". Je crains de ne pas avoir développer.... Et ce n'est pas fini:"Afin de parachever le chantier de modernisation du droit des obligations, le Gouvernement, comme l’a annoncé le Président de la République le 5 février dernier, s’attèlera prochainement à réformer le droit de la responsabilité civile, qui repose aujourd’hui essentiellement sur cinq articles inchangés depuis 1804."A titre personnel, le fait qu'une loi soit restée inchangée depuis pas mal de temps ne me fait pas pencher vers l'idée qu'elle serait obsolète, bien au contraire. Notre code civil a assurément ses défauts mais faire valoir qu'une loi devrait être changée sous le prétexte qu'elle serait la même depuis 1804 me semble à peu prés aussi farfelu que de déclarer que l'autoroute A1 réclamerait un nouveau tracé car elle serait restée inchangée depuis Napoléon III! Et de nous replonger dans notre Histoire de France, quand les bourgeois de Saint Malo face à Louis XIV leur demandant comment il pouvait les aider afin de les remercier pour leur bravoure face au siège de la perfide Albion de déclarer : « Sire, Sire, surtout ne faites rien , vous nous avez suffisamment aidé".  

EG

 
11:16:19 2016.01.08
La carpe et le lapin [1] des exemples de plats composés de poisson et de canard cuits ensemble. Culter, un poisson cyprinidé de la famille des carpes, est farci de viande de canard cuite puis grillé à la broche à feu doux avant d’être assaisonné de sauce de poisson, de sauce de soja et de vinaigre. Cette combinaison de poisson et de canard – appelée Zheng – est unique. Elle ne se retrouve pas ailleurs en Chine ou à une autre période.   La carpe et le pigeon La recette chinoise du VIème siècle rappelle celle des carpes ou brochets à la Chambord qui était souvent le plat couronnant les repas de noces en France. Ce célèbre apprêt est décrit en 1733 dans Le Cuisinier Moderne de Vincent La Chapelle, chef de cuisine de Lord Chesterfield puis du prince d’Orange et de Nassau. La recette de cette « forte entrée » de La Chapelle consiste à farcir une grosse carpe piquée de lard et de jambon d’une demi-douzaine de pigeons, de foies gras, ris de veau, mousserons et truffes puis de la barder et de la cuire tout doucement à la serviette dans un fonds de cuisseau de veau et du vin blanc. Le poisson est ensuite présenté sur plat garni d’un ragoût de ris de veau, champignons, crêtes, foies gras et laitances de carpe et entouré de pigeons au basilic ou au soleil (frits), de ris de veau glacés et de queues d’écrevisses. Les recettes ultérieures de Chambord par Antonin Carême et Auguste Escoffier sont toutes « en maigre ». Elles ne contiennent plus de jambon, ris ou pigeon, seulement du poisson et des écrevisses.   Les poissons d’eau douce ont pratiquement disparu de nos menus où ils ont été remplacés par les poissons de mer. Ils ne sont que très rarement farcis et pas avec de la volaille.   Le poulet aux écrevisses Le summum des volailles cuisinées avec l’ajout de poissons ou crustacés, c’est la fricassée de poulet du Bugey dont Lucien Tendret nous a laissé la description en 1892. La volaille est accompagnée d’une garniture de queues d’écrevisses cardinalisées, ce qu’on appelle généralement une garniture à la Nantua. Comme Lucien Tendret l’indique très justement, c’est une des béatitudes de la gourmandise. Il nous donne aussi un conseil assez curieux pour bien élever la poulette : si on donne (aux poulets) du vin rouge pour unique boisson, leur crête prend un énorme développement, si on les oblige à ne boire que du vin blanc, ils deviennent tristes et meurent de cirrhose du foie. La volaille du Bugey est servie accompagnée et non farcie d’écrevisses, contrairement au plat suivant.   Le canard peut aussi être farci d’écrevisses. A la fin du XIXème siècle, Roger de Beauvoir nous parle d’un « Canard aux perles », canard farci d’écrevisses, de truffes et de champignons avec des chapelets de perles qui festonnaient à son cou, autour du corps et à sa queue. Le plat était servi par Maurice Cousin qui se faisait appeler comte de Courchamps et passait pour un gastronome des plus distingués. Voilà un plat bien décoré !   Quelques alliances curieuses entre terre et eau Il nous reste à mentionner quelques alliances chinoises curieuses entre poissons, crustacés et viandes :
  • à Hangzhou à un banquet préparé par un général victorieux en l’honneur du premier empereur de la dynastie des Song du Sud en novembre 1151 : des crevettes avec des pieds de cochon, et des bulots avec des tripes
  • vers 1765 : soupe de faisan, d’holothuries, de jambon et de ris. Aussi des langues de carpe servies avec des paumes d’ours!
  La cuisine moderne chinoise a évolué. Au Sichuan,  une spécialité moderne est le gan shao xian yu, un plat de carpe et de porc préparé selon la méthode dite du braisage à sec où le liquide de braisage à base de vin de Shaoxing, de sauce de soja et de pâte de piments est complètement réduit à la fin d’une cuisson lente d’un vingtaine de minutes. Fuchsia Dunlop décrit ce plat dans son excellent livre sur la cuisine du Sichuan.   La cuisine française présente aussi des plats curieux comme les lottes en fricassée de poulets[2] cuites avec leur foie, du ris de veau et liées aux jaunes d’œufs et à la crème, une entrée du XVIIIème siècle de Menon.   Parmi les recettes mélangeant mer et terre et qui se pratiquent encore on trouve les huîtres servies avec des petites crépinettes de porc ou des petites saucisses au Cognac en Charentes, et le Turf and Surf ou surf 'n' turf américain, juxtaposition sur une même assiette d’une pièce de bœuf – souvent un filet mignon – et d’un homard poché ou grillé.   Si vous voulez retrouver les alliances dont nous avons parlé, voici quelques adresses :
  • poulet aux écrevisses : Marc Faivre, chef Franc-Comtois, une étoile au Michelin, restaurant le Bon Accueil à Malbuisson propose ce plat en saison
  • carpe et porc braisés à sec : allez à Chengdu, la capitale du Sichuan, où il y a une école de cuisine réputée et nombre d’excellents chefs
  • huîtres et crépinettes ou petites saucisses chaudes : allez chez les mareyeurs charentais ou en famille
  • surf 'n' turf: allez à Gallaghers Steakhouse à Manhattan ou à Peter Luger à Brooklyn
  Bon appétit et grande soif !     François Brocard   Lectures De Beauvoir (Roger), Les soupeurs de mon temps, 1868, p.49-98 sur Maurice Cousin dit comte de Courchamps (1783-1849). Ce dernier publia anonymement la Néo-physiologie du Goût (1839). Dunlop (Fuchsia), Sichuan Cookery, 2001 p.112, « Dry-braised fish with pork in spicy sauce » (gan shao xian yu) Hsiang Ju Lin, Slippery Noodles,  Prospect Books, 2015 :
  • Jia Sixie, Essential Skills for Common Folk, VIème siècle, p.49-50 [Culter farci de canard et grillé]
  • A Dream of Kaifeng, p.148 et 149 [Banquet du général victorieux]
  • Classic Cooking de Tong Yuejan, marchand de sel c.1765, publié pour la première fois en 2006, p.287 [holothurie] et 296 [paume d’ours]
La Chapelle (Vincent), The Modern Cook, publié d’abord Londres en 1733 puis traduit en français sous le titre de Le cuisinier moderne. « Carpe à la Chambor », édition de 1735, chapitre 13, p.124-5. (Gallica/BnF) [Menon], La science du maître-d’hôtel cuisinier, Nouvelle édition revue et corrigée, 1789, p.430-431, éd. orig. 1749 Tendret (Lucien), La table au pays de Brillat-Savarin, 1892 (Gallica/BnF), p.76-78   Adresses Gallaghers Steakhouse, 228 West 52nd Street, New York, NY 10019, +1 212 586 5000, http://www.gallaghersnysteakhouse.com Peter Luger, 178 Broadway, Brooklyn, N.Y. 11211, +1 718 387 7400, http://peterluger.com/brooklyn/ Le Bon Accueil, Grande Rue, 25160 Malbuisson, 03 81 69 30 58, http://restaurant.michelin.fr/restaurant/france/25160-malbuisson/le-bon-accueil/29v2jed     [1] Période: 386-534. Capitale: Datong (Shanxi). Ville des mines de charbon et des grottes boudhistes de Yungang, crées au Vème siècle. [2] La recette ne comporte pas de poulet car elle est « en » fricassée de poulet, c’est-à-dire préparée comme une fricassée de poulet.  
3:46:25 2015.11.26
La modernité de la Nation l’identité malheureuse » qu’il existait une certaine idée romantique dans le nationalisme du début du 20 me siècle.Depuis, coupable du génocide des juifs et du crime colonialiste, l’Europe, écrit-il, est devenue méfiante, à raison, envers toute forme de romantisme nationaliste et craint aujourd’hui, l’identité nationale comme la peste. Mais peur de quoi ? Du concept de Nation ? C’est un poncif que de citer le célèbre discours d’Ernest Renan de 1882 à la Sorbonne mais il existe peu de perception aussi claire et pragmatique sur ce concept. (Pragmatique aura exclu Barres). Depuis la fin de l'Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l'Empire de Charlemagne, l'Europe occidentale s’est divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d'une manière durable.Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d'assez nouveau dans l'histoire et l'Empire romain quant à lui, fut bien plus près d'être une patrie.C'est l'invasion germanique qui introduisît dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l'existence des nationalités . La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l'unité a été réalisée par une dynastie, comme c'est le cas pour la France ; tantôt elle l'a été par la volonté directe des provinces, comme c'est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c'est le cas pour l'Italie et l'Allemagne.Le Siècle des Lumières a permis de recentrer une certaine idée de l’homme, après des siècles d'abaissement, au respect de lui-même, à l'idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen ont repris leur sens. Avec la révolution française, il a fallu se rendre à l’évidence qu’une nation pouvait donc exister en dehors d’un principe dynastique. Alors serait-ce la race qui définit la Nation ? Pour Ernest Renan, autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès. La considération ethnographique n'a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes .La France est celtique, ibérique, germanique. L'Allemagne est germanique, celtique et slave. La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère.La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d'Europe n'a tenu aucun compte de la race. Alors le fait de parler la même langue ? A cela, Renan rétorque que la Suisse fonctionne avec la langue Italienne, Française et Allemande et que, malgré la variété de ces idiomes, la volonté de vivre ensemble des Suisse est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations. L’appartenance à une même religion serait alors peut être une piste ? Pas vraiment, car si à l'origine, la religion tenait à l'existence même du groupe social, de nos jours, la situation est parfaitement claire : Il n'y a plus de masses croyant d'une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu'il peut, comme il veut. Il n'y a plus de religion d'État. On se tourne alors vers la communauté d’intérêt ? Certes, la communauté d’intérêt est sans nul doute un lien puissant entre les hommes mais les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Assurément non. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n'est pas une patrie. Reste donc la Géographie : la Géographie fait- elle la Nation ? Pour Renan,la géographie est un des facteurs essentiels de l'histoire mais la terre n’est que cela. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme. L'homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu'on appelle un peuple. Rien de matériel n'y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l'histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.   Alors, qu’est-ce qu’une Nation ? Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. La Nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple.Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister.   "Consentement", "volonté" , voici des mots acceptables pour le lecteur libéral qui tendraient même à réconcilier la vision du nationalisme de Renan avec nos propres intuitions. Certains argumenteront surement qu'il est aussi question d'une "abdication de l'individu", cette même notion de l’individu que Barres qualifiait de "moi individuel". Ainsi, pour Barres, nous perdrions tous un"moi individuel" au profit d'un moi collectif. Certes, mais par choix. Une donnée du libre arbitre. Après tout, l'homme nait seul et meurt seul mais doit-il vraiment vivre seul tout le long du parcours pour faire preuve d'un véritable esprit libéral combatif luttant contre toute perte d'individualité?
7:01:43 2015.11.08
Un Libéral peut-il être Conservateur ?
8:28:35 2015.11.05
La fin du bouc : hommage à René Girard La Fête au bouc" mérite toujours citation.  
7:20:45 2015.10.26
Les gens des arbres, les gens de pirogues et Philippe de Villiers: commentaires de deux lectures récentes
9:00:41 2015.10.24
L’overdose numérique nous masque l’essentiel
11:00:35 2015.07.08
Démocratie et GPA Le 3 juillet 2015, la Cour de cassation a opéré un revirement face à ses jurisprudences traditionnelles dans une décision plus que politique. La question posée par deux arrêts, relevait de l'inscription à l'état civil de deux enfants nés de gestation pour autrui (GPA) à l'étranger, un an après la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l'Homme (CEDH) pour non-reconnaissance de la filiation des enfants nés de mère porteuse hors de nos frontières,   La cour de cassation a donc jugé dans ses deux arrêts d'espéces qu’une GPA ne justifiait pas, à elle seule, le refus de transcrire à l’état civil français l’acte de naissance étranger d’un enfant ayant un parent français.Ce sont là les principes essentiels de notre droit qui sont en cause. Et notamment celui de la distinction entre la personne et les choses. La "personne" est une invention juridique du droit romain qui a posé comme principe qu'un être humain, contrairement aux choses, est une personne, car elle n'est pas disponible aux autres ; elle n'est pas susceptible d'être cédée, même gratuitement.Si on admet qu'un enfant peut être donné, sous le seul prétexte qu'il est désiré, alors il est traité comme une chose. C'est pareil pour les mères porteuses utilisées comme "couveuses". En leur accordant la qualité de "personnes", le droit a pour fonction première de protéger les êtres humains contre la force - ou les désirs - des autres êtres humains. C'est pourquoi la GPA, dans son mécanisme-même, est une attaque contre les êtres humains et la protection essentielle que leur doit le droit. Le pouvoir politique, une fois encore voudrait nous faire croire que « plus de droits » signifierait une société plus juste. Une illusion consiste en effet à croire que nous réaliserons le destin de la démocratie en généralisant ses mécanismes. Une autre, que ce sera en concrétisant ses principes fondateurs jusqu’au extrêmes limites. Ce qui est le cas lorsque nous développons les droits sans aucune exclusive ni barrière, persuadés que toute extension de droits correspondait à un progrès, comme si la démocratie devenait de plus en plus parfaite à mesure qu’elle s’avance sur son ère. L’homme d’autrefois concrétisait sa dignité par l’accomplissement d’une éthique, l’homme contemporain, par l’obtention de droits. Sa grandeur tangible s’exprime désormais dans l’expression d’un SMIC, dans l’enseignement gratuit, dans le droit à un enfant. Les droits ouvrent aujourd’hui tout prétexte aux revendications de la complaisance. L’accumulation exponentielle de droits provient en partie de ce que nous  confondons la non interdiction avec la légitimation, supposant en d’autres termes que tout ce qui est toléré devrait être facilité, voire encouragé. Or, un comportement peut très bien se trouver permis, au nom de la liberté individuelle sans pour autant être légitimé ou facilité par des lois! En tant que libérale, je ne m’auto-définis pas comme la somme des droits qui me seraient autorisés : droit à l’adoption, droit aux 35 heures, droit au logement et plus que tout, je ne demande pas à la république française d’assumer mes envies. L’analyse suivant laquelle le droit de vendre son corps (pour les loueuses de ventre) serait un absolu oublie cet autre droit tout aussi légitime que pourrait être celui de l’enfant à connaitre sa mère biologique. Dans la mesure ou notre société impose le relativisme, personne n’a, de fait, le pouvoir d’organiser ces droits hiérarchiquement. Sauf la nation dans son expression populaire.  

« Un temps pour rappeler au politique  que si L'égalité peut être un droit,  aucune puissance humaine ne saurait la convertir en fait. »

Honoré de Balzac