Crises en série en Amérique latine

 

L’Amérique latine est l’un des angles morts de la géopolitique française : on n’en parle presque pas. Comme si la déroute de l’armée française au Mexique sous Napoléon III avait tiré le rideau sur ce continent pourtant riche et passionnant. Les médias parlent beaucoup de l’Afrique noire, du Maghreb et du Proche-Orient, un peu de la Chine, mais l’Amérique latine et l’Asie centrale passent inaperçues. Et c’est bien dommage, car il se passe beaucoup de choses ces derniers temps sur ce continent, qui ont aussi des conséquences pour l’Europe.

 

Le Venezuela s’enfonce dans la misère

 

Les journaux nous expliquent que le Venezuela est confronté à une crise, ce qui provoque le départ de nombreux habitants. À ce jour, l’ONU estime que ce sont environ 2,3 millions de personnes qui ont quitté le pays, dont près de 1,3 million en 2017. Une crise certes, mais pourquoi ? Est-il si difficile de dire que c’est la politique menée par Hugo Chavez et poursuivie par Nicola Maduro qui en est la cause ? Une crise du socialisme révolutionnaire qui aboutit à un peuple affamé, à une hyperinflation, à des violences et à des départs massifs. En 2017, plus de 200 000 Vénézuéliens ont quitté le pays pour se rendre en Espagne, près de 300 000 ont été aux États-Unis et 600 000 se sont rendus chez le voisin, la Colombie. Ces départs affaiblissent encore davantage le pays, car ce sont d’abord les chefs d’entreprises qui partent, les cadres et les classes moyennes. La pauvreté est telle que ce sont maintenus également les plus pauvres qui s’en vont. Restent dans le pays ceux qui ne peuvent pas encore partir, ceux qui veulent restent pour renverser Maduro (mais ils sont de moins en moins nombreux) et surtout les dévots du régime. Ces départs renforcent donc Maduro qui voit partir des opposants potentiels.

 

Sa rhétorique est d’ailleurs bien rodée. Les départs ne sont pas dus, selon lui, à la faillite du régime, mais à une conjuration des pays voisins qui appâtent les Vénézuéliens en leur faisaient miroiter d’excellentes conditions de vie afin de les faire partir pour affaiblir le Venezuela. C’est la stratégie habituelle de Maduro : dénoncer un complot international contre lui, mené par les Américains, afin de l’affaiblir pour renverser le régime du « socialisme du XXIe siècle ». C’est pour lui également un moyen de renforcer les pouvoirs de l’armée et de sa milice populaire, et ainsi d’accroître la pression policière sur la population.

 

Les migrations touchent tout le continent

 

La géographie des migrations est assez précise. Les cadres et les personnes éduquées se rendent essentiellement en Europe, notamment en Espagne ou aux États-Unis. Elles peuvent partir loin, car elles ont l’argent et les visas nécessaires, elles ont de la famille sur place et elles sont à peu près certaines de trouver du travail. Ceux qui partent maintenant bénéficient des réseaux communautaires tissés les années antérieures.

 

Les plus pauvres partent dans les pays proches : Colombie et Brésil. Avec 600 000 migrants reçus en 2017, la Colombie est en première ligne. Elle n’apprécie guère ces arrivées massives qui menacent de déstabiliser le pays. Les migrants posent les sempiternelles questions : où les loger, comment leur trouver du travail, comment les insérer ? Et avec eux, comme ailleurs dans le monde, les mafias qui les exploitent, la drogue, la prostitution, les violences, les vols ; donc des tensions le long des frontières. La situation devient de plus en plus tendue le long de la frontière brésilienne avec des affrontements répétés entre les communautés. Cet été, les Brésiliens s’en sont pris à des bidonvilles de Vénézuéliens, brûlant leurs effets personnels et les chassant pour les forcer à rentrer chez eux. Ils répondaient ainsi aux violences causées par certains migrants. Le gouvernement brésilien a dû dépêcher un bataillon de l’armée pour sécuriser la frontière, empêcher la venue des migrants et ramener le calme. Ces pays qui se plaignaient de la politique américaine le long de la frontière avec le Mexique, avec son mur et ses milices, sont en train de faire la même chose désormais qu’ils sont confrontés au phénomène migratoire.

 

Cette crise au Venezuela déborde donc largement le cadre de ce seul pays et elle est en train d’avoir des conséquences sur l’ensemble du continent américain. Elle touche également l’Europe. Certes ce sont des Vénézuéliens plutôt éduqués qui se rendent en Espagne, mais 200 000 personnes à intégrer ce n’est tout de même pas rien. Déjà affaiblie par le chômage et les crises régionalistes, l’Espagne doit en plus affronter les migrations venues d’Afrique et celles venues du Venezuela. L’ancien empire espagnol vient frapper à la porte de Madrid, ce qui ne fait pas forcément le bonheur des Ibériques.

 

Un continent déstabilisé et affaibli

 

Caracas est donc en train de déstabiliser l’ensemble des pays sud-américains, réveillant les rancœurs et les jalousies jamais éteintes des guerres d’indépendances du début du XIXe siècle. La rhétorique marxiste, que l’on croyait éteinte avec la fin de l’URSS est en train de se réveiller. En Amérique latine, elle a muté sous cette forme particulière du populisme, qui est propre au sous-continent, et qui mêle étatisme, socialisme, nationalisme et militarisme. C’était Perón en Argentine, comme la junte militaire au Brésil. Le sous-continent est aussi miné par les rivalités ethniques, qui sont en train de ressurgir. L’indigénisme est une force qui travaille silencieusement la région, mais qui prend de plus en plus d’importance et qui commence à faire valoir des revendications politiques. Elle sera la grande matrice des décennies à venir, fracturant le pays entre Européens installés de longue date et peuples indigènes aspirant à retrouver leur territoire. Entre les deux, le grand dégradé du métissage, où chacun tente de repousser l’autre vers le bas et de s’élever vers le haut. La hiérarchie raciale est l’impensée des populations, même si elle n’est jamais exprimée publiquement, et elle épouse très souvent les hiérarchies sociales.

 

Revoilà le Nicaragua

 

Vous vous souvenez peut-être du dictateur Ortaga, qui avait renversé en 1979 le dictateur Somoza avec ses troupes sandinistes. Le Nicaragua poursuivait sa spirale de violence et de terreur. Ortega fut renversé par les urnes en 1990 puis il revint en 2006, où il gagna l’élection présidentielle avec 37% des voix au premier tour. La constitution avait au préalable été modifiée pour permettre l’élection d’un candidat dès le premier tour s’il atteignait au moins 35% des voix. Avec un tiers de la population derrière lui, Ortega pouvait redevenir président. Il abandonna quelque peu la rhétorique révolutionnaire et la politique socialiste et se fit plus conciliant avec les milieux financiers. Cela lui permit d’être réélu en 2011 et 2016, après modification de la constitution qui limitait le nombre de mandats.

 

Une révolte a néanmoins débuté en mars 2018, qui trouve son origine dans plusieurs causes. Le pays connaît de graves problèmes financiers. Jusqu’à présent, il vivait en partie à crédit et avec l’argent des pétrodollars du Venezuela. Mais les dettes finissent par devoir être payées et le Venezuela n’est plus en mesure de financer ses alliés. Donc le Nicaragua connut des difficultés économiques. Pour y remédier, il se lança dans des économies et il décida de réduire les pensions des retraités. Cela déclencha des manifestations dans les rues de la capitale, puis des émeutes, avec violences et répressions. L’armée commença à faire usage d’armes lourdes pour réprimer les manifestants. À l’armée se sont jointes des milices progouvernementales. Le pays est aujourd’hui en pleine crise, et on croit revivre les moments des contras et des sandinistes des années 1970. Le moteur de ces révoltes n’est plus tant le marxisme et la révolution socialiste que les difficultés économiques et les disparités sociales qui là aussi recoupent les fractures indigénistes. Ortega refuse de quitter le pouvoir et d’avancer les élections présidentielles (prévues en 2021), comme le demandent les opposants. La violence est telle que l’on voit mal ce qui pourrait y mettre un terme.

 

Un arc de crises latines

 

Nicaragua, Venezuela, Brésil, avec la tentative d’assassinat du favori de l’élection présidentielle, le continent sud-américain ne trouve pas le calme et la stabilité espérés avec la fin des régimes militaires au cours des années 1980-1990. Le Brésil, éternel pays de l’avenir, n’en finit pas de stagner. Le Venezuela dispose de nombreux atouts pour être la grande puissance de l’espace caraïbéen. La Colombie, l’Argentine et le Chili pourraient être des pays très développés. Empêtrés dans leur histoire, dans les marées illusoires du socialisme, dans les revendications indigénistes, ces pays n’ont pas encore trouvé la solution pour surmonter leurs fractures.

 

 


Champions du monde !

Que l’on soit ou non amateur de football, on ne peut rester indifférent à la belle victoire de l’équipe de France. Voir un peuple célébrer ses champions de façon collective dans les rues du pays avait aussi quelque chose de réjouissant, comme le fait de sortir les drapeaux tricolores et les maillots de l’équipe nationale. Il n’y a guère plus que dans le sport que l’on peut s’avouer patriote. Mais cette victoire sportive est aussi celle de deux vertus souterraines qui n’ont pas toujours droit à l’espace public : l’effort et le don de soi.

 

Champion par le travail et par la sélection

 

Souvenons-nous de ce début d’été 2018. Les réseaux sociaux pestaient contre la nouvelle mouture d’APB (Admission post-bac), renommé Parcoursup, au motif que celle-ci introduit de la sélection à l’entrée de l’université. Ce qui n’est pas tout à fait vrai d’ailleurs. De même, beaucoup de parents et d’élèves se réjouissaient, souvent de façon légitime, de la réussite au baccalauréat, dont on peut dire qu’il n’est plus trop une épreuve de travail et de sélection. Ainsi, on a pu en même temps célébrer la victoire de vingt-deux joueurs, qui ont gagné par leurs efforts et leur abnégation, et refuser ce travail et cette abnégation dans deux secteurs où ils devraient être valorisés : l’éducation secondaire et supérieure. Imaginons que Didier Deschamps ait géré l’équipe de France selon les méthodes préconisées par l’Éducation nationale, il est certain que nous n’aurions jamais été champions du monde. Le joueur devrait découvrir le football par lui-même et l’entraineur ne devrait surtout pas lui transmettre l’art de la stratégie et de la technique footballistique. Tout le monde devrait pouvoir jouer en première division et, bien sûr, en équipe de France. Il ne devrait y avoir aucune sélection à l’entrée des clubs et, pour respecter l’égalitarisme footballistique, c’est par tirage au sort que devrait s’effectuer la sélection en équipe nationale.

 

L’histoire d’Antoine Griezmann est à cet égard instructive. À 14 ans il a quitté son domicile familial de Mâcon afin de rejoindre un centre d’entrainement en Espagne, à la Real Sociedad. Son désir de devenir un grand joueur de football lui a fait faire des sacrifices majeurs, assortis de travail, de souffrance, d’échecs et de réussites. Au même moment, c’est tout l’inverse que l’on apprenait à ses camarades restés au collège de Mâcon : collège unique, passage presque automatique en lycée, refus de la sélection à l’université. Puisque l’on se félicite à juste titre d’avoir gagné cette coupe, pourquoi ne pas appliquer à l’éducation les méthodes du sport : travail, rigueur, dépassement de soi, respect de l’encadrement ? Les chemins de l’égalitarisme empruntés depuis si longtemps par l’institution scolaire ne peuvent mener qu’à des défaites.

 

Les défaites universitaires

 

Cela est encore plus vrai dans le supérieur, et notamment à l’université. On peut ainsi souhaiter bon courage aux étudiants qui vont dans quelques jours faire leur entrer en L1 et dont les statistiques nous disent que 70% d’entre eux vont échouer au cours de cette année. Pourquoi continuer de mentir à ces jeunes en leur faisant croire qu’ils peuvent réussir alors qu’ils n’ont pas les moyens intellectuels et la force de travail nécessaire à une réussite dans ces domaines-là ? La réussite leur est possible ailleurs. Le problème, c’est qu’une défaite en coupe du monde de football n’a pas beaucoup de conséquences, sinon du désarroi chez les supporters, alors que les défaites répétées dans le domaine des études finissent par avoir de graves conséquences sur l’avenir du pays. Dans de très nombreux secteurs, les professeurs, mais aussi les étudiants, se plaignent d’une formation de moindre qualité. Des écoles renommées délivrent parfois des cours indigents ou fumeux qui sont bien loin de répondre aux défis d’un monde qui ne cesse d’avancer.

 

On accepte d’avoir une élite en football ; on refuse la formation de cette élite en médecine, en droit, en économie, etc. Combien d’étudiants en master ne connaissent pas grand-chose, ce qui n’est pas forcément de leur faute. Combien de chefs d’entreprise se plaignent de ne pas pouvoir recruter les salariés dont ils ont besoin, faute d’une bonne formation des étudiants ?

 

Au-delà d’une joie passagère sur les Champs-Élysées, la vraie victoire serait de prendre enfin conscience de l’importance de bien former les jeunes Français, du primaire au supérieur, d’accepter de former une élite, dans tous les domaines, intellectuels et techniques. Bref de faire en éducation ce que l’on fait dans le sport.

 

Le travail caché des bénévoles

 

L’autre vertu montrée par cette victoire est celle du don de soi à travers le bénévolat. La victoire de cette équipe de France est aussi celle de tous les bénévoles qui consacrent gratuitement du temps au service de la jeunesse et de leur passion sportive. Le jeune Griezmann a commencé sa route sportive à six ans à l’Entente Charnay et Mâcon 71, devenue ensuite l’UF mâconnais. On imagine la joie des entraîneurs et des membres du club lors de la victoire de leur champion, comme de tous les autres clubs de France où sont passés les joueurs vainqueurs. Quiconque a fréquenté, enfant ou adolescent, ces clubs de proximité en connaît l’ambiance et sait ce qu’il doit aux équipes d’encadrement. Pour ma part c’était en rugby, mais c’est souvent le même esprit qui règne dans les autres sports : judo, natation, basket, tennis… Des gens passionnés, qui travaillent la semaine et qui consacrent leur soirée et une partie de leurs week-ends à l’encadrement et à la formation des jeunes. Les clubs sont souvent une histoire de famille. Il n’est pas rare que l’on encourage les parents des licenciés à s’y investir pour donner un coup de main, tenir une brocante qui financera l’achat des maillots, encadrer un déplacement.

 

Pour les jeunes qui sont dans des situations familiales compliquées, ils y trouvent une partie de l’affection et de l’encadrement qu’ils n’ont pas chez eux. « École de rugby, école de la vie », est le credo de l’ensemble de ces écoles qui encadrent et entrainent des jeunes de 6 à 14 ans. Apprentissage de la compétition, de l’effort, de la vie en groupe, du respect des différences de chacun, bref de tout un ensemble de choses indispensables que l’école se refuse à fournir.

 

En ce début septembre, ils sont des milliers de bénévoles, parents, retraités ou jeunes adultes, à reprendre le chemin des stades et des terrains de sport. Des hommes de l’ombre qui font un travail essentiel pour la formation et l’éducation de la jeunesse. Des millions de jeunes, aujourd’hui adultes, leur doivent beaucoup. C’est une des raisons de la joie collective du 15 juillet dernier. Quel que soit leur sport, ces milliers de bénévoles savent que la victoire de l’équipe de France de football leur est en partie due. Dans toutes les communes, villes et villages, il y a ces stades et ces clubs de sport, ces pelouses et ces salles où se transmettent les valeurs fondamentales de la vie en société et les réflexes et les gestes qui forment les hommes et les femmes.

 

Tant qu’il y aura ces bénévoles, notre pays aura un grand avenir. Ce bénévolat témoigne de la générosité de beaucoup, de leur abnégation, de leur sens du service. Il montre aussi que l’éducation ne passe pas uniquement par l’école d’État, mais aussi par de nombreuses autres structures qui font un travail de l’ombre extrêmement important. J’ai parlé du sport ; il faut y ajouter les clubs culturels (conservatoire, dessin, théâtre…) et le scoutisme. Ces milliers de personnes font un travail doublement gratuit : d’une part parce qu’ils ne sont pas rémunérés pour cela, d’autre part parce qu’ils ne voient pas les fruits de leur travail : une fois que le jeune a quitté le club ils ne voient pas à quel point ce qui lui a été transmis lui sert devenu adulte. Alors, si par hasard des membres du rugby club Montesson venaient à lire ces lignes de l’Institut des Libertés, qu’ils soient chaleureusement remerciés pour ce qu’ils ont accomplis.

 

C’est donc la rentrée aussi pour ces clubs et ces bénévoles qui contribuent à tisser le maillage social et sportif du territoire français. Leur action est indispensable à la bonne marche du pays et au lien social des populations. Ils sont le filet invisible du lien humain. Et comme après chaque grande victoire, ils reprendront le chemin des entrainements en espérant avoir, parmi les jeunes qui leur sont confiés cette année, un futur Antoine Griezmann dans leur sport respectif.

 


Migrations en Europe, quelles solutions ?

 

 

Il serait bien présomptueux de ma part d’expliquer ce qu’il faut faire pour résoudre les crises migratoires. Mais au terme du livre que nous avions publié en 2015 avec deux confrères pour tenter de comprendre le phénomène et les événements connus par l’Europe, il était attendu par les lecteurs que nous puissions présenter quelques éléments de solution. Par honnêteté intellectuelle, nous ne pouvions pas nous contenter uniquement de décrire ces drames humains, il fallait bien tenter d’esquisser quelques pistes pour les résoudre. Sans prétendre être exhaustif sur un sujet aussi dense et multiple, voici quelques idées qui peuvent néanmoins être évoquées.

 

1/ Migrations du Levant : arrêter la guerre. Syriens et Irakiens avaient fui leur pays à cause de la guerre qui y sévissait. Le moins que l’on puisse dire c’est que la diplomatie française a très mal géré ce dossier. Il était essentiel d’en finir avec l’État islamique afin de rétablir la paix dans la région. C’est désormais quasiment fait et l’on constate qu’il n’y a plus de vague migratoire syro-irakienne comme l’Europe en a connu de l’été 2015 à l’hiver 2016.

Le défi aujourd’hui est la reconstruction des pays, l’édification d’une paix durable, le retour des réfugiés afin qu’ils puissent contribuer à redresser leurs régions. Il y a tellement d’associations françaises qui œuvrent en Irak et en Syrie qu’il est facile de s’appuyer sur elles pour permettre ce renouveau de la région. Beaucoup de Syriens ont quitté leur pays parce qu’ils refusaient d’être intégrés dans l’armée de Bachar Al-Assad. Ceux-ci risquent gros à rentrer. La France pourrait renouer ses liens diplomatiques avec la Syrie en conditionnant cela à l’amnistie des hommes qui ont échappé au service militaire. Un pays qui a connu la guerre civile n’a pas d’autre choix, pour sa reconstruction, que de pardonner aux anciens adversaires.

 

2/ Migrations mafieuses : combattre les mafias. Une bonne partie des migrants viennent en Europe en profitant des réseaux mafieux, notamment italiens et albanais. La résolution de ce dossier passe donc par l’assèchement des réseaux mafieux. Ce qui est très loin d’être gagné. À cet égard, Matteo Salvini est sur une corde raide en Italie : il peut toujours prendre des mesures pour éviter l’arrivée des migrants ou pour les expulser d’Italie, mais cela va heurter les intérêts des mafias. C’est donc à un ennemi beaucoup plus grand et beaucoup plus puissant qu’il s’attaque en réalité. Le ministre de l’Intérieur italien mène d’ailleurs une politique contre les mafias. On l’a vu début juillet se rendre dans une villa près de Sienne qui avait appartenu à la mafia pour se baigner dans la piscine. La mise en scène était un peu douteuse, mais elle démontre qu’il a compris qu’il y avait là un problème, à défaut de pouvoir le traiter.

 

Mais les activités de la mafia sont tellement imbriquées dans l’économie italienne qu’il est très difficile à un gouvernement de lutter contre elle ; donc contre les migrations. Ces passagers clandestins profitent d’ailleurs à beaucoup : ramassage des fruits et des légumes en Italie et en Espagne, tenue des boîtes de nuit et des restaurants, activités frauduleuses, trafic de drogue et d’armes, etc. L’usage qui est fait de la population migrante révèle surtout les liens troubles entre le formel et l’informel et la paralysie du système économique sous le fait des perfusions étatiques.

 

3/ Repenser le contrat social. On en arrive au troisième point, qui est le plus central. Il touche à la philosophie libérale et à ce que celle-ci défend. Les libéraux sont partisans de l’échange libre, or le phénomène migratoire correspond bien à un échange ; mais bien souvent il n’est pas libre. La liberté des échanges suppose la liberté de celui qui part et la liberté de celui qui reçoit. Si on impose un accueil à quelqu’un qui n’en veut pas, l’échange n’est pas libre. Il y a même violation de propriété privée, ce qui est le propre du socialisme. C’est en libérant les migrations, c’est-à-dire en les faisant reposer sur la liberté de l’échange, que l’on pourra trouver un début de solution à ces problèmes. Deux auteurs libéraux ont notamment réfléchi à cette question, Friedrich Hayek et Pascal Salin.

 

La question de l’État providence

 

En distribuant les aides sociales sans tenir compte des personnes qui cotisent, l’État providence joue le rôle de pompe aspirante. Ce faisant, il crée une méfiance et un ressentiment chez les personnes qui accueillent, qui ont l’impression de payer pour les autres. Rappelons que la solidarité, qui est une vertu, ne peut exister que si elle est libre. La solidarité contrainte n’est plus de la solidarité, mais une contrainte, et ce n’est donc plus une vertu (la vertu suppose la liberté). Raison pour laquelle un système mutualiste, où les gens sont libres ou non de cotiser, est un système vertueux et solidaire, alors qu’un système contraignant, comme l’est la Sécurité sociale, n’est ni vertueux ni solidaire. Il est donc faux de dire que la sécurité sociale participe de la solidarité nationale. Elle participe de la contrainte, et crée donc du ressentiment et de l’envie, ce qui n’est bon pour personne. Privatiser la sécurité sociale permettrait d’établir un authentique système de solidarité et de justice (en plus de tous les avantages qu’apporte un système libre d’assurances sociales). Les migrants, qui travaillent ou non, pourraient ainsi librement cotiser aux mutuelles et donc recevoir les aides en retour. Dans un système de ce type, personne n’aurait l’impression d’être volé ou d’être un profiteur. Les relations humaines seraient saines parce que libres. Chose que rappelle Hayek dans Droit, législation, liberté :

 

« Réserver aux citoyens d’un certain pays les dispositions leur assurant un niveau plus élevé qu’au reste du monde, c’est en faire un privilège et implique certaines limitations au libre mouvement des hommes à travers les frontières. [….] Nous devons constater le fait : nous rencontrons ici une limite à l’application universelle des principes politiques libéraux, que les réalités du monde rendent inévitable. [….] Les principes libéraux ne peuvent être constamment observés qu’à l’égard de gens qui eux-mêmes obéissent à ces principes, mais ne peuvent pas toujours être appliqués à ceux qui ne les observent pas. »

 

L’État providence distord les relations entre les personnes en faussant l’honnêteté des rapports humains. Il introduit des sentiments de jalousie et de frustration qui pervertissent le bon fonctionnement des relations sociales. Un des problèmes des flux migratoires, et une des raisons pour lesquelles ils sont mal acceptés par les populations européennes, c’est que celles-ci considèrent, à tort ou à raison, que les migrants profitent d’un système de protection sociale auxquels ils ne contribuent pas. Les populations autochtones ont donc l’impression de se faire avoir et d’être les victimes des flux migratoires. Tant que demeure un système d’État providence, il n’est donc pas possible d’établir des migrations libres. À l’inverse, si le système politique était non pas un État providence, mais un État subsidiaire, les privilèges redistributifs n’existeraient pas. Les migrants ne pourraient donc pas être perçus comme les profiteurs d’un système, qu’ils n’ont par ailleurs pas contribué à édifier.

 

La liberté intangible de la libre circulation des hommes

 

La théorie libérale sur les migrations est souvent mal connue. En voulant fonder le système migratoire sur la liberté des personnes à se rendre dans le pays de leur choix, et sur la liberté des personnes d’un pays à accueillir ou refuser d’accueillir les populations migrantes, elle semble pourtant offrir une alternative crédible à l’étatisation des flux migratoires qui, jusqu’à présent, a montré son échec. Non seulement cette étatisation n’a pas permis d’arrêter les flux migratoires, comme l’État s’y était engagé (puisqu’en France les frontières sont officiellement fermées depuis 1974), mais elle n’a pas non plus réussi à permettre l’intégration des migrants et l’acceptation, par les populations européennes, de ces flux migratoires. Cette politique étatique se révèle donc être un échec, puisqu’elle est génératrice de tensions et d’incompréhensions.

 

La liberté d’émigreret la préservation de la propriété privée

C’est ce que rappelle Pascal Salin dans son livre Libéralisme paru en 2000 :

 

« Mais, dira-t-on, si l’on renonçait à toute politique d’immigration, si l’on supprimait tout contrôle aux frontières, notre pays ne risquerait-il pas d’être submergé par des hordes d’immigrants ? Certainement pas, à condition que les droits de propriété légitimes des uns et des autres soient respectés. »

 

Libérer les migrations ne signifie donc pas qu’un migrant puisse se rendre là où bon lui semble, mais là où l’on est prêt à le recevoir. Le marché des migrations se régule ainsi de lui-même, comme n’importe quel marché. Des personnes d’un pays peuvent ainsi accueillir des migrants, jusqu’au moment où elles arrêteront cet accueil parce qu’elles estiment qu’elles ont atteint le seuil de saturation : soit qu’il n’y ait plus de travail disponible, soit qu’elles pensent ne plus pouvoir intégrer les nouveaux arrivants.

 

C’est exactement l’inverse que nous avons en France. Nous voyons Mme Hidalgo ouvrir les portes de Paris aux migrants, qui s’entassent Porte de la Chapelle faute de maisons d’accueil puis, quand la situation devient ingérable, demander aux services de l’État de les dispatcher ailleurs. C’est ainsi que son réquisitionné des hôtels et des gymnases pour les loger. Des personnes qui n’ont pas été consultées se retrouvent ainsi avec des bâtiments publics inutilisables, parce que réquisitionnés pour les migrants. Ici, le libre choix des personnes n’est absolument pas respecté. Ce qui ne peut que générer des tensions.

Toujours selon Pascal Salin :

 

« Ainsi, l’émigration et l’immigration devraient être totalement libres, car on ne peut pas parler de liberté individuelle si la liberté de se déplacer n’existe pas. Mais la liberté de se déplacer n’implique pas que n’importe qui a le droit d’aller où bon lui semble. Les droits de chacun trouvent en effet pour limites les droits légitimes des autres. […] Si par exemple, un natif d’une région du monde appelée Mali, souhaite vivre et travailler dans une ville qui s’appelle Paris et s’il trouve un propriétaire qui veut bien lui louer un logement, un entrepreneur qui souhaite signer un contrat de travail avec lui, des propriétaires de routes qui lui accordent le droit de circulation (gratuitement ou contre paiement), des épiciers qui lui vendent leurs produits, rien ne pourrait justifier qu’une quelconque autorité vienne interdire ces échanges mutuellement profitables. »

 

On constate bien qu’il n’en ait pas du tout ainsi aujourd’hui, quand les mafias viennent faire leur marché dans les villages africains pour forcer les populations à venir en Europe, quand on entasse des malheureux qui n’ont ni logement ni travail dans la jungle de Calais ou les bidonvilles de Paris. Sans compter les politiciens sans scrupule très heureux d’accueillir ces populations dans les barres HLM des quartiers lointains afin de disposer d’une réserve d’électeurs. Les migrations auxquelles nous assistons aujourd’hui ne sont pas du tout des migrations libres.

La manipulation politique des migrants

 

Outre le dévoiement de l’État providence, l’autre danger de l’étatisation des migrations c’est la manipulation politique qui peut en être faite. Ceux qui subventionnent l’immigration des moins productifs le font souvent à des fins électoralistes. Ils espèrent ainsi créer des réseaux clientélistes qui leur apportent des voix fidèles. Mais tout en subventionnant ces migrations, ils se gardent d’en subir les conséquences en échappant au lieu de concentration des populations immigrées. Ce qui ne les empêche pas de tancer les populations qui connaissent un déclassement ou une dégradation de leurs conditions de vie. Il est ainsi très rare que les bonnes âmes qui défendent la carte scolaire inscrivent leurs enfants dans leur école d’affectation.

 

Ainsi, les partis politiques qui plaident en faveur du droit de vote des étrangers le font parce qu’ils estiment que ceux-ci voteront pour eux. D’où l’intérêt de leur redistribuer les aides sociales et les largesses de la solidarité nationale. De même, en imposant 25% de logements sociaux dans toutes les communes, les socialistes espéraient prendre leur contrôle. Puisque les logements sociaux sont souvent attribués à des populations qui bénéficient des transferts sociaux, ces électeurs ont tout intérêt à voter pour les partis qui défendent la redistribution sociale. On perçoit ainsi que les migrants sont manipulés par cynisme et intérêt électoral à courte vue, au mépris des conséquences à long terme et des souffrances des populations. De même qu’il existe un capitalisme de connivence, il existe un humanitarisme de connivence où l’argent public est détourné à des fins soi-disant humanitaires pour en réalité se constituer une clientèle électorale.

 

Pour ma part, je suis favorable à ce que l’on interdise aux collectivités locales la possibilité d’accorder des subventions à quelque association que ce soit. C’est faire un usage privé de l’argent public, et l’on sait bien que le choix de l’association subventionnée, que ce soit le club de football ou l’association des couturières du dimanche, répond à des logiques de clientélisme électoral. Le problème de l’immigration renvoie donc au problème de l’État providence.

Les migrants vont vers les zones attractives

 

Nous constatons à travers de nombreux exemples que les murs ne sont pas toujours adéquats pour empêcher la venue des migrants, quand les portes ouvertes ne l’encouragent pas toujours. Un exemple est donné par un article du Wall Street Journal de 1993. Le journaliste s’interrogeait sur le fait que l’immigration en provenance du Mexique était trois fois plus importante en Californie qu’au Texas en dépit d’une frontière commune avec le Mexique beaucoup moins longue et plus difficile à franchir illégalement. La raison de cette différence tient en partie au fait que le système de protection sociale est beaucoup plus développé en Californie qu’au Texas. Comme l’a déclaré un fonctionnaire du bureau de l’immigration et des affaires des réfugiés du Texas :

 

« Il n’est pas possible ici de vivre de l’assistance. Les gens viennent ici pour travailler et non pour bénéficier de la protection sociale. Et ceci affecte l’attitude de nos résidents à l’égard des immigrants. Ils sont généralement considérés comme des travailleurs et non comme des bénéficiaires d’assistance. »

 

En Europe, on constate que peu de migrants africains se rendent en Suisse, au Luxembourg et au Liechtenstein, pays pourtant beaucoup plus riches que l’Italie, l’Espagne ou la France.

 

Le démographe Gérard-François Dumont a analysé ce paradoxe apparent dans ce qu’il nomme le sophisme mécaniste. Celui-ci consiste à penser que lever les obstacles aux frontières favorise l’immigration, alors qu’ériger de nombreux obstacles la limite. Le raisonnement aboutit alors à la conclusion que l’installation d’immigrés dans un pays dépend de façon mécanique de la nature de la politique migratoire. Or, accroître les obstacles ne limite pas forcément l’immigration. Dans les années 1960, en France, les frontières sont assez ouvertes et pourtant le pays ne connaît pas les problèmes migratoires d’aujourd’hui. Les populations des anciennes colonies ne se déplacent pas dans l’ancienne métropole, alors que les écarts de vie entre l’ex AOF et la France sont plus importants qu’aujourd’hui. Les migrations étaient d’un autre type. Bien souvent, les immigrés venaient en France pour y travailler quelques années afin de faire parvenir un revenu plus élevé dans leurs familles.

 

Si fermer les frontières n’arrête pas nécessairement l’immigration, les ouvrir ne provoque pas non plus nécessairement un grand appel d’air. Dans l’espace Schengen, les frontières des pays d’Europe sont ouvertes, n’importe quel Européen peut se rendre dans un autre pays pour y vivre et y travailler, ce qui ne conduit pas à des invasions massives d’Espagnols en Angleterre ou d’Italiens en Allemagne. Les flux intracommunautaires restent modestes.

Les migrations ne sont pas liées à la présence de murs érigés ou de portes ouvertes, mais aux facteurs de répulsion et d’attirance. On quitte un pays parce qu’on ne peut plus y vivre, et on se rend dans un autre parce qu’on estime que la vie y est meilleure. Une politique migratoire cohérente doit donc manier la barre de l’attractivité. Un pays non attractif ne reçoit pas de migrants. Le problème émane donc bien de l’État providence et du système d’oisiveté et d’assistanat qui s’est créé.

 

Revoir les conditions de l’État providence et fonder les rapports humains sur la libre volonté et non sur la contrainte sont donc quelques solutions qui peuvent contribuer à résoudre cet important dossier migratoire. Permettre aux migrants de s’installer dans un lieu parce que les locaux l’ont voulu et non pas parce que le préfet leur impose est la meilleure façon d’éviter les prévenances, les peurs et la coercition. Les rapports humains seront beaucoup plus sains s’ils sont fondés sur la libre volonté de chacune des partis plutôt que sur la violence de la décision administrative.


Le défi migratoire : l’Europe ébranlée

 

À l’automne 2015, je publiais cet ouvrage Le défi migratoire : l’Europe ébranlée, avec un camarade professeur à Saint-Cyr, Olivier Hanne, et le criminologue Xavier Raufer. C’était alors l’un des premiers livres à paraître sur ce sujet qui avait ébranlé l’Europe tout au long de l’été 2015 avec l’arrivée de Syriens fuyant la guerre et l’État islamique. Nous avions essayé de faire un bilan de la situation et de présenter le plus factuellement possible une crise dont on sentait bien qu’elle allait ébranler l’Europe.

 

Trois ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Je me souviens des moqueries de ce journaliste d’un grand hebdomadaire à qui je disais que Daesh utilise les flux migratoires pour infiltrer des terroristes en Europe. Je ne faisais que reprendre des rapports officiels des renseignements, rapports accessibles en ligne. Pour lui, pour eux, c’était impossible. Nous étions en octobre 2015, quelques semaines avant les attentats de novembre au Bataclan et au Stade de France, dont l’enquête a démontré que deux des terroristes étaient des agents de Daesh infiltrés en Europe par la route des Balkans. J’ai revu ce journaliste au mois de juin 2016, lors d’un colloque sur les migrations, qui m’a alors assuré que bien sûr, en octobre, « tout le monde » savait que Daesh infiltrait des terroristes.

 

Depuis cette époque, pourtant récente, le dossier migratoire a changé. Daesh n’est plus, bien que l’État islamique ait fait trembler le Moyen-Orient. Si Daesh n’existe plus sous forme d’État ou de mouvement structuré, son danger demeure. Il n’y a quasiment plus de migrants venant de Syrie et d’Irak. Ces flux se sont arrêtés au cours de l’année 2016. Le défi, aujourd’hui, est de permettre le retour des réfugiés dans leur pays. Leur terre a absolument besoin de leurs compétences, de leur énergie et de leur courage pour rebâtir leurs villes et leurs régions. Comme nous l’expliquions alors dans l’ouvrage, et cela a été confirmé par la suite par de nombreuses sources, la fuite des réfugiés n’était pas due au hasard. L’État islamique a cherché à faire fuir les chrétiens d’Orient pour organiser une purification ethnique de la région et faire disparaître les populations non musulmanes. Bien que l’EI ait disparu, la très forte diminution du nombre de chrétiens en Syrie et en Irak est pour lui une victoire.

 

Des migrations qui enrichissent les mafias

 

Nous expliquions aussi dans l’ouvrage comment les migrations étaient un très fort investissement lucratif pour les mafias. Depuis leurs bases de Libye, avec des ramifications en Albanie, en Campanie, en France et en Angleterre, elles organisent le transfert des populations du centre de l’Afrique vers l’Europe. Là aussi, nous disposions déjà de tous les éléments officiels à l’automne 2015 pour démontrer cela. Et ce n’est que maintenant que les hautes autorités politiques françaises reconnaissent le rôle des passeurs dans les flux migratoires. Ces flux reprennent les antiques routes de la traite négrière et répondent aux mêmes logiques. Des villages d’Afrique sont ainsi prospectés et les personnes qui partent payent tout au long du chemin, le chauffeur de bus qui les emmène en ville, l’hôtelier qui les héberge, etc. En Libye, c’est un véritable marché aux esclaves qui est organisé, comme on en trouvait au XIXe siècle avant l’intervention des Européens au Maghreb. Xavier Raufer dressait alors le coût d’un passage où tout est vendu : la bouée de sauvetage, la bouteille d’eau, la communication téléphonique, etc. Pour ceux qui ne peuvent pas payer comptant, ils paieront par l’endettement, en travaillant en Europe au service des mafias.

 

L’Union européenne fait appel aux migrations

 

Dans cet ouvrage, nous citions aussi des documents de travail de l’Union européenne (là aussi accessible en libre-accès) expliquant qu’il fallait faire venir plusieurs dizaines de millions de migrants en Europe, afin de combler les besoins en main-d’œuvre. C’est une vision économique à courte vue, qui ne prend pas en compte la mécanisation et l’automatisation à venir, ni les défis de l’intelligence artificielle ni, encore moins, les exigences de l’intégration. Sur ce dossier, l’UE n’a pas varié. Mais dès l’été 2015, le patronat allemand exprimait son scepticisme à l’égard de la politique d’Angela Merkel, expliquant qu’il n’avait pas besoin de cette main-d’œuvre, qui du reste était moins formée et moins employable que ce que la chancelière avait promis. Un début de divorce qui s’est confirmé dans les élections générales de 2017. Dans ces documents, l’UE montrait son total détachement à l’égard de la pensée et de la volonté des peuples. Chose curieuse d’ailleurs : les instances européennes ne cessent de vanter la démocratie, mais appellent populisme toute expression populaire qui ne va pas dans leur sens. On pense ce que l’on veut des gouvernements d’Europe, il n’empêche que Messieurs Orban, Kuntz et Salvini ont été élus dans le respect des règles de droit et de la démocratie.

 

Ce que nous avions esquissé dans cet ouvrage c’est désormais passé et est devenu officiel. Nul mérite à cela : il suffisait de lire les documents en libre accès et de les analyser.

 

Un changement géopolitique des migrations

 

Depuis l’automne 2015, plusieurs changements ont néanmoins eu lieu.

 

1/ Les migrations en provenance de Syrie ont quasiment cessé. Celles-ci se sont arrêtées au cours de l’année 2016. L’Irak et la Syrie débutent leur reconstruction. Notons que Bachar Al-Assad, qui devait tomber dans les six mois en 2011 est toujours à la tête de la Syrie. La diplomatie française n’a plus qu’à faire preuve de réalisme sur ce dossier, à accepter la direction de la Syrie par Assad et à travailler avec lui pour reconstruire ce pays, qui a longtemps été notre allié et qui est une clef essentielle dans la stabilisation du Proche-Orient. C’est un crève-cœur que de voir des villes comme Alep ou Homs détruites, d’autant que l’Europe a une part de responsabilité dans ces destructions.

 

2/ Les migrants qui viennent d’Afrique ne viennent pas à cause de la guerre. Tout simplement parce qu’il n’y a quasiment pas de guerre en Afrique. La Centrafrique s’est calmée, de même que la région de la Corne. Il y a des troubles, des déstabilisations, des zones de pauvreté, mais pas de guerre, au sens où nous avons connu la guerre du Rwanda ou du Biafra.

 

3/ Les flux de passeurs se sont intensifiés et les mafias ne cessent de s’enrichir. Certes, le commerce de migrants est moins rentable que celui des armes et de la drogue, mais il est aussi moins dangereux.

 

4/ Le grand changement est du côté européen : l’Europe telle que nous la connaissons est en train d’exploser.

 

Une nouvelle Europe

 

L’Europe de l’Est a renforcé le groupe de Visegrad qui vise à s’opposer à la politique migratoire de l’Ouest. Ce groupe recrée l’ancien Empire austro-hongrois, dans une permanence historique qui rappelle que l’histoire et les frontières ne peuvent jamais s’effacer totalement. Viktor Orban qui devait, aux dires des correspondants de presse présents en Hongrie, perdre les élections les a brillamment remportées. Sébastien Kuntz a gagné en Autriche. Deux autres pays de l’ancien Saint-Empire Romain Germanique ont également basculé : l’Italie et l’Allemagne.

 

À l’automne 2015, c’était le sémillant Matteo Renzi qui dirigeait l’Italie. Né en 1975, il devenait Président du conseil italien à l’âge de 39 ans. Ayant travaillé dans la publicité et le marketing, il savait faire usage des atouts de son métier dans la politique. Il apportait un vent de fraîcheur en Italie, après les années Berlusconi et Prodi, mettant un terme à l’ancien monde. En décembre 2016, deux ans à peine après son arrivée au pouvoir, il était renversé. On connaît la suite : La Liga et Cinque Stelle ont remporté les élections italiennes, la première au nord, le second au sud. Fini les années Renzi. C’est indubitablement la question migratoire qui a renversé le gouvernement et qui a promu ces deux parties. Dans notre ouvrage de 2015, nous expliquions que l’Europe politique allait être transformée par la question migratoire ; c’est chose faite.

 

Angela Merkel était insubmersible. Sa non-victoire aux élections est déjà une défaite. La percée de l’Afd est une gifle. Nul ne sait si elle sera encore chancelière à la fin du mois, mais l’ultimatum posé par la CDU de Bavière est une rupture historique majeure, CDU et CSU étant unis depuis 1945. La vie politique allemande a volé en éclat sous l’effet de la mauvaise gestion de la crise migratoire, le bipartisme allemand est terminé, la CSU se retrouve avec des alliés qui ne partagent pas ses vues. Le pays fort, le pays indéboulonnable est fissuré et si sa chute fut rapide c’est parce que ses fondements sont sapés. Même si Angela Merkel se maintient à la tête du gouvernement elle est tellement fragilisée que son action politique ne pourra pas être aussi forte.

 

L’Autriche a pris la présidence de l’UE le 1erjuillet, avec un gouvernement bien décidé à contrôler les frontières, voire à les fermer. Une telle décision aura un effet de chaîne sur les pays limitrophes : Slovaquie, Italie, Hongrie. On ne parlait quasiment pas de ces pays, regardés avec une certaine condescendance par les gouvernements des grands pays de l’UE. Ces pays périphériques, issus de l’ancien empire austro-hongrois, sont en train de se réveiller et semblent bien décider à défendre ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts face à l’Allemagne et à Bruxelles.

 

L’Union européenne a longtemps été un sujet assez ennuyeux et soporifique. C’est l’un des mérites de cette crise que de replacer la réflexion sur le sens de l’UE au centre des préoccupations et, finalement, de reparler de l’Europe.

 

Deux pays à contre-courant

 

Il y a deux pays à contre-courant : la France et l’Espagne. Mariano Rajoy est tombé par la coalition de ses adversaires. L’arrivée au pouvoir du socialiste Pedro Sanchez est une erreur historique. Il ne dispose pas de la majorité au Sénat et à la Chambre. Ses jours sont comptés. Pour l’instant, il joue sur l’idéologie en s’attaquant aux monuments du franquisme et en accueillant les migrants à bras ouverts. Mal lui en prend. L’Espagne est un pays cassé et fracturé. Les indépendantistes de nombreuses régions, Catalogne, Pays basque, Navarre sont virulents, les nationalistes de Madrid ne veulent pas laisser leur pays s’étioler. La situation espagnole rappelle en bien des points celle de 1934, et il faut toute l’intelligence et la sagesse du roi Felipe VI pour contenir un pays où chacun prend un malin plaisir à jouer avec les fractures des autres.

 

La France enfin, plus que jamais isolée sur la scène européenne. Emmanuel Macron n’a aucun allié. Angela Merkel est très affaiblie et il s’est fâché avec l’Italie et l’Europe de Visegrad. Le Royaume-Uni est empêtré dans le Brexit et les liens avec la Russie sont rompus à cause des sanctions. La France est seule, or le défi migratoire ne peut se régler qu’à l’échelle européenne. Certes, on ne parle plus de la jungle de Calais et des camps de rétention des migrants. Cela ne signifie pas que les problèmes ont disparu. Contrairement à Matteo Renzi, Emmanuel Macron est protégé par les institutions de la VeRépublique. Mais c’est par le bas que la dissolution politique a lieu. Des parties importantes de la population ne se reconnaissent pas dans ce gouvernement et ce chef de l’État. Les Français s’arment, ils sont de plus en plus nombreux à s’inscrire dans des clubs de tir et à passer le permis chasse. La défiance à l’égard du système politique est croissante.

 

Le défi migratoire a déjà emporté des gouvernements solides et établis. Il ne reste que la France à tenir encore et à ne pas avoir été balayé par cette vague. Jusqu’à quand ? Si l’on ajoute les fragilités économiques de l’Europe et la crise de l’euro qui viendra, l’Europe est de plus en plus ébranlée par ce défi qu’elle ne sait pas résoudre.

 

 


La nouvelle route de la soie

 

La route de la soie fait rêver, parce qu’elle se rapporte aux échanges entre l’Orient et l’Europe, parce qu’elle touche une matière, la soie, qui se réfère au luxe et à la rareté, parce qu’elle véhicule une idée d’ailleurs, d’échanges, de découvertes, avec ses paysages majestueux et ses caravansérails. C’est donc assez naturellement que la Chine a repris cette dénomination pour évoquer les nouvelles routes de la soie dont elle veut faire un instrument de sa puissance.

 

Un projet d’expansion et d’influence

 

Le projet de nouvelle route de la soie a été officiellement lancé en octobre 2013 comme une liaison ferroviaire entre la Chine et l’Europe, à travers les pays d’Asie centrale. Il s’est d’abord appelé OBOR (One Belt, One Road) puis Belt and Road initiative. Il est le pendant terrestre du collier de perles, initiative chinoise pour contrôler l’océan Indien. C’est depuis Astana, au Kazakhstan, que Xi Jinping a officiellement dévoilé ce projet à fort potentiel économique, mais aussi politique. La Chine cherche ainsi une ouverture vers l’ouest. À l’est, elle est bloquée en mer de Chine par l’opposition du Vietnam, de Taïwan et du Japon. Au sud, c’est le sous-continent indien qui rivalise avec elle pour le leadership sur l’Asie ; l’Inde et le Pakistan étant de sérieux rival. Au nord, la Chine est bloquée par le désert de Gobi d’une part, et par l’immensité peu peuplée de la Mongolie et de la Sibérie. Se développer vers l’ouest est donc à la fois un moyen de contourner les oppositions de la mer de Chine et de l’Inde et d’étendre son influence vers une Europe dont elle peut faire un débouché.

 

L’autre enjeu est énergétique. Pour sa croissance, la Chine a besoin de pétrole, peu présent sur son territoire. La nouvelle route de la soie lui ouvre les portes de la mer Caspienne, du pétrole iranien et de celui de la péninsule arabique. Sans en donner l’air, elle peut devenir un acteur majeur d’un Moyen-Orient qui est déjà compliqué. Sa présence à Djibouti se renforce de plus en plus, le port étant par ailleurs inclus dans le projet de Belt and road initiative (BRI). Aujourd’hui, le pétrole qui arrive en Chine transite essentiellement par le détroit de Malacca. Or ce détroit peut être bloqué ou restreint par l’Inde et par les États-Unis. Pour la Chine, il est donc essentiel de s’ouvrir d’autres portes afin de ne pas dépendre d’un passage unique.

 

Il y a également un enjeu juridique. Les Chinois ont compris que les normes juridiques constituent un champ majeur de la guerre économique et de l’influence des États. Celui qui impose ses normes juridiques est quasiment certain de gagner la partie. Face à l’Europe, la Chine doit donc imposer ses propres normes, notamment sur les dossiers environnementaux, sociaux et politiques. D’où la question économique : en prenant en main l’économie d’un pays via le projet BRI, la Chine s’assure le leadership et est donc en position de force pour imposer ses lois.

 

Le dernier enjeu est enfin économique. La croissance chinoise stagne autour de 6.5% par an (dans la mesure où l’on peut faire confiance à ces chiffres). Le projet BRI doit permettre à la Chine de gagner de nouveaux marchés et ainsi de donner plus de mouvement à son économie.

 

BRI est donc un projet global qui repose sur une vision mondiale de la Chine.

Les points de réalisation

 

Au niveau ferré et routier, la Chine a investi dans plusieurs projets : le Transsibérien et ses dérivations (9 288 km), la voie express Pékin-Moscou (7 000 km), la voie ferrée Yuxinou-Lyon (11 300 km). Yuxinou était l’une des villes principales de la production de la soie à l’époque antique et moderne et Lyon le pôle de vente des soieries et la ville des canuts. Les Chinois savent inscrire leurs projets modernistes dans la longue tradition de l’histoire.

 

La Chine possède des participations économiques dans plusieurs ports : Rotterdam, Venise, Athènes, Monbasa (Kenya), Gwadar (Pakistan), Calcutta, Kuala Lumpur, Djakarta, etc. Ce collier de perles tisse une route maritime longue de 24 000 km qui est le pendant océanique de la route terrestre. Cela oblige la Chine à investir dans une marine marchande et donc à former des cadres pour conduire cette marine.

 

 

Un projet trop couteux et trop ambitieux ?

 

Comme toujours, sur le papier tout est beau. Comme souvent, la réalité est autre. Le projet BRI est extrêmement couteux et difficile à mettre en place. Son coût est estimé à 1200 milliards de dollars, mais on peut bien sûr penser que le coût réel est beaucoup plus important. Pour le financer, la Chine compte s’appuyer sur ses banques publiques. C’est donc un argent qui vient de l’État (donc des impôts) réinvesti dans des opérations menées par l’État, via des banques et des entreprises publiques ; en somme une opération de keynésianisme à la chinoise. Ce qui ne fonctionne pas ailleurs a donc toutes les chances de ne pas fonctionner ici. Derrière les belles présentations et les maquettes à vendre du rêve pointent la corruption et les détournements de fonds si coutumier dans ce pays. La Chine reste aussi très floue sur les réalisations effectives de la BRI. On sait seulement que le chantier doit être terminé à échéance 2049, pour le centième anniversaire de la révolution populaire menée par Mao. D’ici trente ans, il peut encore se passer beaucoup de choses.

 

Pour ce faire, la Chine multiplie les accords commerciaux avec les États traversés, ainsi que les projets de circulation : voies ferrées, routes, pipelines, voies maritimes. Rien n’est négligé pour édifier la route de la soie du XXIe siècle.

 

En visite en Chine cette semaine, le Premier ministre Édouard Philippe a demandé que les marchés publics soient transparents afin que les entreprises françaises puissent y concourir. Il a visité le port de Shanghai et initié un partenariat entre ce port et celui de Marseille. La nouvelle route de la soie déborde largement le cadre de l’Asie centrale pour déborder sur la corne de l’Afrique et la péninsule arabique. À ce titre, Suez devient l’un des enjeux majeurs de cette route, comme au temps de la présence anglaise en Inde. Ce projet devient une intégration eurasiatique qui relie le Pacifique à l’Atlantique. Projet très ambitieux, on peut se demander s’il est réellement utile.

 

Il sert incontestablement les ambitions de Xi Jinping et il démontre que la Chine ne se limite plus à son territoire et à sa sphère d’influence proche, mais qu’elle développe désormais une vision globale et mondiale des enjeux géopolitiques. Cela renverse aussi les perspectives : ce n’est plus l’Europe qui investit en Chine, mais la Chine qui investit en Europe. C’est dans ce cadre que s’inscrit le rachat du port d’Athènes, Le Pirée, qui est un point de contact essentiel de la route de la soie. Il en va de même pour les investissements dans les aéroports : les Chinois veulent contrôler les hubs et les terminaux des communications. Leur sphère d’influence, d’aucuns diront leur colonisation, se construit par une toile et non pas par la domination d’espaces continus. Il s’agit de contrôler les points névralgiques et de relier ensuite ces points par des lignes. De véritables fils de soie qui donnent encore plus de crédibilité à cette nouvelle route.


Le pays de Cocagne

Le pays de Cocagne

 

Bienvenue au pays de cocagne, qui n’est pas une utopie présente seulement dans les contes de Grimm ou les peintures de Peter Bruegel. Le pays de cocagne est en France, dans l’ancien pays du Lauragais, aujourd’hui divisé en quatre départements : Aude, Ariège, Haute-Garonne et Tarn. Il a la forme d’un triangle dont les pointes sont Toulouse, Albi et Carcassonne. Il est un espace de plaines et de plateaux entre les Pyrénées au sud, le Massif Central au nord, la Méditerranée et l’Atlantique. Le Lauragais est traversé par la Garonne et dispose de deux ports majeurs : Bordeaux et Bayonne. Cette disposition géographique est essentielle à la naissance et au développement du pays de cocagne.

 

Le pays du pastel

 

C’est le pastel qui a donné son nom et sa richesse à ce pays. Le pastel est une fleur jaune dont les feuilles produisent une teinte bleue, le bleu pastel, qui a été l’une des seules sources de bleu jusqu’à l’arrivée du bleu indigo à partir du XVIe siècle. Disposant de cette richesse et de ce monopole, la région du Lauragais a connu une période de grandes prospérités, dont les façades des hôtels urbains et les pigeonniers des champs témoignent encore. Pour produire le pastel, les feuilles sont d’abord écrasées sous d’épaisses meules, qui produisent une pulpe verdâtre qui est agrégée en boule donnant des pelotes rondes que l’on appelle les cocagnes. C’est de là que vient le nom pays de cocagne. Ces boules sont ensuite mises à fermenter pendant une durée de quatre mois, ce qui produit l’agranat, une pâte granuleuse noirâtre, qui est ensuite transformée pour donner la teinte bleue. Le processus de fabrication étant long et complexe, le bleu pastel était vendu très cher, donc réservé à des usages nobles. Les paysans récupéraient les fonds de cuves, dont ils se servaient pour peindre leurs charrettes et leurs ustensiles en bois, le pastel ayant des propriétés fongicides. C’est ainsi que dans les musées agricoles l’on trouve encore des objets paysans bleus. C’est la raison aussi pour laquelle les volets étaient peints en bleu, puisque le bleu pastel en protégeait le bois.

 

Un paysage marqué par le pastel

 

Le pastel était essentiellement cultivé dans les champs de l’Albigeois, dans la région de Castres et plus au sud, vers Carcassonne. Si la plupart des moulins ont aujourd’hui disparu, il reste encore de très nombreux pigeonniers. Ceux-ci servaient certes à l’élevage des pigeons et des tourterelles, qui peuvent être consommés, mais aussi à récupérer les fientes des oiseaux, qui étaient utilisées comme engrais dans les champs de pastel. Cette culture agricole a donc des conséquences dans les constructions des campagnes. Ces pigeonniers sont aujourd’hui restaurés et présentent de beaux exemples d’architecture du Lauragais. Plusieurs circuits touristiques proposent une route des pigeonniers, ce qui permet de se promener à travers de très beaux paysages ruraux et de découvrir des villages d’une grande richesse architecturale.

 

C’est là l’autre conséquence du pastel. La richesse de cette culture a permis de développer d’imposants hôtels particuliers, que l’on trouve encore aujourd’hui dans des villes comme Cordes-sur-Ciel (qui a gagné le prix du Village préféré des Français), Labastide de Lévis, Albi et bien sûr Toulouse. L’un des hôtels les plus célèbres de cette ville est celui de Jean de Bernuy, dont il reste quelques vestiges. C’était l’un des principaux vendeurs de pastel. Il avait établi des comptoirs à Bordeaux, en Espagne et en Angleterre. Sa fortune était telle que c’est lui qui assura la caution de la rançon demandée par Charles Quint après la capture de François Ier à la bataille de Pavie (1525).

Des hôtels particuliers pour la plupart en briques, qui témoignent de l’influence italienne de la région. Loin du style français du nord de la Loire, les monuments civils et religieux ont développé un modèle architectural propre, un style renaissance du Midi. Cela n’est pas dû uniquement au pastel, mais aussi à la culture des céréales, à l’élevage et au commerce des villes, mais c’est le pastel qui a concentré et amalgamé la richesse du Lauragais.

 

Des axes de circulation essentiels

 

Quand on voit le calme des rivières aujourd’hui, même de la Garonne, il est difficile d’imaginer ce qu’était le trafic fluvial jusqu’au milieu du XIXe siècle. Les gabarres, des bateaux à fond plat, circulaient sur le Tarn, l’Aveyron, la Dordogne et la Garonne, notamment pour y transporter le pastel. Des villes continentales pouvaient ainsi posséder un port et donc être en même temps des villes portuaires. Les bateaux étant moins grands, ils pouvaient circuler sur ces rivières, et la batellerie n’était concurrencée ni par le fer ni par la route. Le développement du chemin de fer d’une part, puis de la voiture d’autre part a considérablement modifié la géographie des villes et l’organisation de l’espace. Difficile ainsi d’imaginer qu’à l’apogée du pastel, Bayonne en est le principal port. Située sur l’Adour, qui se jette dans l’Atlantique, Bayonne est une ville portuaire de première catégorie. C’est à ce port que l’on doit aussi le développement de l’armagnac, qui était chargé sur les bateaux pour être consommé par les marins, comme le cognac doit son essor au port de La Rochelle. Le canal du Midi, qui fut construit sous le règne de Louis XIV, est postérieur à l’apogée du pastel et n’a donc pas servi cette industrie.

 

L’exemple du pastel renvoie donc aux fondements de l’histoire économique. Pour assurer le développement d’une culture, il est nécessaire de disposer des outils indispensables à cette culture, mais aussi des moyens de communication permettant son exportation. Le bleu pastel produit dans le Lauragais a été diffusé dans l’ensemble de l’Europe, ce qui a d’autant plus accru la richesse de la région.

 

Un déclin aux causes multiples

 

Plusieurs causes sont intervenues dans le déclin du pastel. La guerre d’abord avec, en 1562, le début de la guerre civile entre protestants et catholiques. La région a été particulièrement touchée par cette guerre, avec des dévastations des villages, des églises et, bien sûr, des outils de production. La guerre n’est nullement un facteur de développement pour l’économie et celle-ci a porté un rude coup à l’économie du pastel. À cela s’ajoute la découverte d’une nouvelle source de bleu : le bleu indigo. Lui aussi provient d’une plante, cultivée en Inde. Mais il coute beaucoup moins cher à produire que le pastel, même en le faisant venir d’Asie. Louis XIII a beau prendre des décrets pour interdire l’importation de l’indigo en France, il finit tout de même par rentrer. Les teinturiers et les artistes font bien sûr pression pour pouvoir acheter de l’indigo, ce qui leur permet de diminuer leurs coûts de production (Voir à ce sujet le très beau livre que Michel Pastoureau a consacré à l’histoire de la couleur bleue). En 1737, l’emploi de l’indigo est autorisé sur l’ensemble du royaume. Cette couleur se diffuse d’autant mieux que le bleu est plus tranché que le pastel, qu’il tient mieux sur les tissus de coton et qu’il résiste davantage au soleil.

C’est un schéma très classique de combat entre les producteurs et les consommateurs. Troisième cause de la disparition du pastel, le développement des teintures chimiques à partir du XIXe siècle. En 1878, le chimiste allemand Bayer découvre le procédé de synthèse chimique de l’indigotine. L’entreprise BASF le commercialise, ce qui assure la victoire du bleu industriel au début du XXe siècle. C’est l’essor du bleu dans les vêtements, celui-ci étant encore moins cher à produire. Au même moment, le Lauragais s’oriente vers une autre culture, celle du maïs, qui permet de nourrir les canards. La culture du pastel s’efface, une autre apparaît ; le Lauragais demeure un pays de cocagne non pour ses plantes, mais pour ses marchés aux canards et son foie gras. C’est aussi la preuve que les industries se font et se défont et que l’essentiel est l’inventivité et l’esprit d’entreprise des personnes. Le pastel du Lauragais illustre bien le fait qu’aucune économie ne peut être figée pour l’éternité et que les besoins des hommes évoluent au cours du temps. Depuis une quinzaine d’années, des passionnés ont replanté du pastel pour reproduire la couleur bleue et vendre des vêtements de cette teinte. C’est une façon de retisser le lien de la mémoire des lieux.

 

Les circuits touristiques développent aussi ces lieux du pastel, à travers des routes pédestres autour des pigeonniers ou bien des villages remarquables. Le plus grand et le plus impressionnant des édifices en pastel demeurent la cathédrale Sainte-Cécile d’Albi. Construite au XIIIe siècle, toute de briques, avec des allures de forteresses posées sur les bords du Tarn, elle présente à l’intérieure une immense voûte peinte au XVIe siècle dont le bleu est issu du pastel. C’est peut-être cette proximité des lieux qui a poussé Henri de Toulouse-Lautrec, né non loin d’Albi, à introduire les teintes pastels dans sa peinture et ses affiches, reprenant ainsi les techniques des grands maîtres du XVIIIe siècle, comme Georges de la Tour, qui avaient été abandonnées à la Révolution. La plupart des œuvres de Toulouse-Lautrec sont exposées au musée de la Berbie, qui jouxte la cathédrale d’Albi. La route du pastel passe aussi par le peintre de Montmartre. Et pour les amoureux du bleu, il reste la Méditerranée et les monochromes d’Yves Klein.


Conches-en-Ouche cette inconnue

 

 

 

Il est peu probable que vous connaissiez Conches-en-Ouche. Comme son nom l’indique, cette ville de 5 000 habitants est située en Normandie, dans le pays d’Ouche. Par le train, il faut une heure et demi pour rejoindre Paris et la gare Saint-Lazare. C’est la merveille de la géopolitique : New-York, Pékin, Venise, Londres, Berlin sont des villes géographiquement plus loin, mais culturellement plus proche. Il n’est pas rare de s’y être rendu. On peut s’y donner rendez-vous, on en partage des souvenirs communs. La mémoire et le vécue mettent en communs les rues de ces villes, les boutiques, les entreprises. Elles font partie de notre quotidien, même s’y on n’y a jamais été. Conches-en-Ouche, en revanche, est l’une de ces villes inconnues, bien que désormais très proche de la capitale. Rien n’empêche le cadre parisien, le matin, de ne pas monter dans son train pour La Défense ou pour Cergy mais de s’offrir une heure trente de voyage pour un dépaysement complet et de passer une journée dans le pays d’Ouche. Sur le trajet de cette ville, il pourra relire les pages que Jean de La Varende consacre à son pays : « Voici les grâces secrètes de cette contrée. Le petit fleuve s’accoude à gauche sur une forte colline chargée d’arbres, mais cerne, à droite, une haute et lente moquette qui s’exhausse vers le sud. L’eau l’entoure d’un trait pur et chantant. »

 

La patrie des libéraux

 

Il pourra penser aussi à Denys Le Maréchal (1755-1851), né et mort non loin de Conches. Encore un grand homme oublié. Député sous la Révolution et la Restauration, membre de la Constituante, il est le dernier député de cette chambre à mourir. Commerçant d’origine, homme d’industrie et d’invention, il met au point un procédé pour fabriquer les épingles, devenant ainsi l’un des premiers praticiens de la division du travail. Il aurait influencé la réflexion d’Adam Smith sur les épingles et le travail. Le pays d’Ouche serait ainsi le berceau méconnu d’une pensée libérale.

 

Y est né également Augustin Fresnel, physicien qui a révolutionné les travaux sur l’optique. Né à Broglie, il est le cousin de Prosper Mérimée, l’écrivain, et le neveu de Léonor Mérimée, le père de Prosper, lui-même chimiste, travaillant sur la peinture et les couleurs. Broglie, la ville de Fresnel et des Mérimée est le nouveau nom de Chambrai, nom qui fut changé en 1742 quand cette région fut accordée à la famille de Broglie, qui joua un rôle si important sous la Monarchie de Juillet. Voilà encore quelques liens entre le pays d’Ouche et l’histoire de la pensée libérale.

 

Topographie du pays d’Ouche

 

Le pays d’Ouche a des qualités topographiques remarquables. Il est traversé par la Risle, dernier affluent de la Seine qui se jette dans le fleuve non loin de son estuaire. C’est un paysage de plateau calcaire fruit de la sédimentation de l’ancienne mer du Secondaire (100 millions d’années). Cette région, comme toute la partie nord de la France, a bénéficié du lœss. Les sols pauvres ont été recouverts par le lœss, une roche fertile issue des limons des plateaux, qui est déposée par les vents. Cette couche superficielle de roches a permis de mettre en culture des territoires non adaptés à l’origine pour l’agriculture. Le pays d’Ouche en fait partie, comme de nombreux terroirs normands. C’est ainsi qu’a pu se développer un paysage de pâturage, où dominent l’herbe et la vache, dessinant un bocage de champs fermés. À partir du XXe siècle, le bocage a laissé sa place à des champs ouverts, plus adaptés à la culture des céréales. Le blé et l’orge ont été chassés, petit à petit, par la vache. Le sud du pays d’Ouche est beaucoup plus forestier. Les chênes et les sapins règnent en maître dans la forêt de Breteuil, qui est une réserve cynégétique. Alternant espaces forestiers et espaces de champs, le pays d’Ouche offre une grande diversité de terroir.

 

Un enjeu politique

 

Rien ne laisse penser que la petite ville de Conches fut l’enjeu de batailles durant la guerre de Cent Ans. Munie d’une forteresse et contrôlant l’un des axes de la Normandie à Paris, Conches est un centre stratégique névralgique. La ville était tenue par Charles de Navarre, adversaire du roi de France, si bien que Du Guesclin en fit le siège en 1371. Navarre dut quitter les lieux et la ville repassa sous la juridiction française. Cette victoire permit de dégager l’étau enserrant Paris et de donner de l’assurance à Charles V face aux Anglais et à ses alliés. La rue principale qui traverse aujourd’hui Conches ne donne pas à penser de l’importance stratégique du lieu sous le règne de Charles V. Cette importance oubliée a ressurgi lors de la Seconde Guerre mondiale. Vu l’importance stratégique de la Normandie, les Allemands avaient aménagé un terrain d’aviation à proximité de Conches afin de contrôler l’axe fluvial de la Seine et la route vers Paris. La guerre demeure le meilleur allié de la géographie. Les sciences et les techniques donnent l’impression de s’affranchir des lieux, mais lorsque le combat ressurgit, chaque val, chaque butte reprend son importance stratégique. La permanence des lieux est ainsi marquée. Enjeu périphérique de la guerre de Cent Ans, Conches le fut aussi de la bataille de France, rappelant que la Normandie est tout autant une terre de paix que de guerre.

 

La carte à pied

 

C’est à pied, carte en mains, que l’on appréhende le mieux les micros terroirs, les pays locaux, le sens des côtes, des vallons, le rôle des ruisseaux et des rivières. La randonnée permet de rencontrer le paysage et de repartir à l’époque où les trajets se faisaient essentiellement à pied. Le vélocipède a été une aide majeure pour le développement du transport des personnes, puis le train et enfin la voiture. Le paysage ne s’éprouve pas de la même manière selon la façon dont on le traverse. La randonnée replace l’homme dans un environnement de géopolitique à petite échelle. Si vous regardez une photo satellitale, par exemple avec Via Michelin, vous verrez de façon très nette la rupture paysagère entre les finages de champs ouverts et ceux de forêts. Le point de rencontre entre les deux est la ville de Conches. La ville domine son entourage, elle agrège les populations grâce à la présence de ses commerces et de ses services. À l’échelle locale, elle domine. À l’Est est située Évreux, la grande ville de la région, qui assure les fonctions administratives et étatiques et qui présente les services de qualité plus élevée. Selon les besoins, selon l’échelle étudiée, les rapports de force sont importants ou sont faibles. Pour l’accès aux commerces et aux écoles, c’est Conches qui domine sur les villages alentours. Pour les services administratifs ou certains services tertiaires importants, c’est Évreux qui commande. La géopolitique locale permet d’étudier ces rapports de force, et donc le lien des habitants aux territoires, à leur cadre de vie, à leurs besoins. Nous ne sommes qu’à une heure trente de Paris. Il est probable que des habitants de Conches aillent travailler près de la gare Saint-Lazare. Néanmoins, en dépit de la proximité temporelle, l’éloignement culturel avec Paris est grand. Nous sommes encore dans le bassin parisien, mais nous ne sommes plus en Île-de-France. La vie se pense et s’organise différemment qu’à Paris, en dépit de l’intrusion de la télévision et de l’uniformisation des pratiques de vie. Sur certains points, un Parisien aura une vie plus semblable à un habitant de New York et de Berlin que de Conches. C’est cette géopolitique locale des emboitements gigogne que peut révéler l’étude de la position géographique de Conches-en-Ouche.

 

 


Les deux laïcités

 

La laïcité « à la française » est un produit qui s’exporte mal et qu’il est difficile d’expliquer en dehors de nos frontières. J’en ai encore eu la preuve la semaine dernière où j’étais convié à un colloque à Rome, au centre Saint-Louis, à l’initiative de l’institut Acton. Il ne fut pas facile d’expliquer ce concept aux Italiens et aux Américains qui peuplaient essentiellement ce colloque. L’apéritif alla francese qui a suivi fut beaucoup plus explicite.

 

Tentons une rétrospective. La laïcité telle que nous l’entendons aujourd’hui est définie par la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État. Une loi qui pourrait être bonne en soi, tant il est utile de distinguer les deux sphères particulières de ces deux réalités que sont l’Église et l’État. Frédéric Bastiat y était favorable et c’est aussi le combat de nombreux papes au tournant du XIe-XIIe siècle que d’arriver à détacher l’Église de la tutelle étatique. Mais cette loi n’est pas uniquement une séparation, mais surtout une absorption. Elle s’est en effet accompagnée de la nationalisation des biens des congrégations, des associations religieuses et des diocèses. Dans bien des cas, il s’agit d’un vol. Ce sont ainsi des milliers de bâtiments : églises, couvents, chapelles, écoles, séminaires, ainsi que des terrains qui ont été spoliées par l’État et qui sont passées sous sa juridiction. C’est ainsi qu’un nombre important de mairies, de collèges et de lycées sont des anciens bâtiments ecclésiaux, volés en 1905-1906 et affectés à une destination publique. Il est fortement dommageable que notre laïcité soit fondée sur ce péché originel du vol foncier et du viol de la propriété privée.

 

Cette loi de 1905 trouve son origine dans un autre vol, celui de 1789, avec la nationalisation des biens clergés. La France était alors surendettée et en situation de faillite. Comme la noblesse refusait de réformer l’impôt, elle a trouvé un moyen beaucoup plus simple de régler la dette de l’État : prendre les biens de l’Église, les revendre, et ainsi s’enrichir par l’achat à bas prix de ces biens et également rembourser la dette. Cela donna lieu à la création d’une nouvelle monnaie, les assignats, qui furent un fiasco total avant de disparaître en 1796.

 

Or, avec ces biens, les associations religieuses assuraient le service de santé et d’éducation. L’État privant l’Église de ses bâtiments et de ses terres, ces services publics, mais gérés par le privé ne pouvaient plus fonctionner. L’État, grand prince, a assuré la relève. Voilà comment nait un embryon d’État providence. Puisque les prêtres n’avaient plus de revenus financiers, Napoléon décida de les rémunérer sur le trésor public (Concordat, 1801). C’était en faire des fonctionnaires et leur retirer toute liberté. Ce n’était pas réellement un cadeau : d’une part l’État se dédouanait des ressources financières qu’il avait prises à l’Église, d’autre part ces prêtres perdaient toute autonomie et indépendance. Lacordaire (1802-1861) dénonça plusieurs fois cette situation et demanda aux prêtres de recouvrer leur liberté en renonçant à leur traitement.

 

En 1905, la République eut beau jeu de dénoncer ce système et de ne plus vouloir rémunérer les prêtres : c’est elle qui avait créé les conditions de cette situation. Ici, la rupture fut une bonne chose : le clergé retrouvait son autonomie et sa liberté. Ce que comprit très bien le jeune Pacelli (futur Pie XII) dans un rapport rédigé pour la Secrétairerie d’État. Mais en prenant les biens de l’Église, qui allait pouvoir assurer l’entretien des bâtiments, des églises, des cathédrales, des chapelles qui ornent les paysages urbains et campagnards ? L’État décida de se substituer aux particuliers privés. Aux communes la charge des églises, à l’État celle des cathédrales. Évidemment, la réalité n’accomplit par les promesses faites. Au bout de dix ans, les églises étaient dans des états piteux, ce qui obligea Maurice Barrès à un vibrant plaidoyer pour ces édifices laissés à l’abandon : La grande pitié des églises de France (1914). Aujourd’hui, beaucoup de communes se plaignent de ne pas avoir les moyens financiers d’entretenir ces bâtiments. C’est vrai, mais il faut remettre les choses à l’endroit. Proposons à ces communes un accord : rendez à une association privée la mairie et l’école communale issues des biens de l’Église, et cette association se chargera d’exploiter ces bâtiments et d’en tirer de quoi entretenir l’église. Bref, une privatisation, qui serait beaucoup plus efficace que la gestion étatique actuelle.

 

Une gestion privée du patrimoine

 

Deux nationalisations majeures (1789 et 1906) accompagnées d’une gestion calamiteuse des biens nationalisés devraient prouver aux yeux de tous que le secteur public n’est pas le plus apte à gérer le patrimoine français. Proposons un autre pacte au Président de la République et à Stéphane Bern : au lieu d’organiser un grand loto du patrimoine, dont on doute fort de la bonne gestion financière, privatiser les biens volés en 1906, avec charge pour les propriétaires d’entretenir les biens religieux. Une partie du problème sera ainsi résolue.

 

La laïcité à la française est donc, sur ce point-là, une nationalisation forcée de biens appartenant au privé, une atteinte au droit et à la propriété privée. À chaque fois, cela a été fait certes contre l’Église, mais aussi pour remplir les caisses de l’État. Le vol, voilà une manière habile de payer la dette. D’autres pays l’ont fait récemment sur leurs particuliers alors, pourquoi pas la France ? L’instrument monétaire qu’est l’euro, comme les assignats, pourrait servir à voler les particuliers afin d’éponger la dette.

 

La religion laïque

 

Autre aspect de cette version de la laïcité : être une religion laïque. À l’antique distinction entre l’Église et l’État, la nouvelle laïcité, version 1789 comme 1905, a cherché à créer une religion d’État. Ferdinand Buisson parle de foi laïque, avec ses rites, ses symboles, ses codes. Le Président de la République devient ainsi le grand pontife de ce nouveau culte, comme autrefois Robespierre dirigeait le culte à l’Être suprême dans Notre-Dame de Paris transformée en Temple de la Déesse Raison. Pour Ferdinand Buisson comme pour Jules Ferry, la laïcité est une religion, un culte, qui copie et reprend les sacrements chrétiens. C’est ainsi qu’est inventé le mariage civil et le baptême républicain, tous les deux copiés sur le modèle des sacrements chrétiens. En Italie, le mariage religieux a une valeur civile. En France, on ne peut pas se marier religieusement sans s’être au préalable marié à la mairie. Lors des Manifs pour Tous, les opposants à la loi Taubira ont voulu sanctifier le mariage civil, sans voir qu’il était la cause de leurs problèmes. À partir du moment où l’État marie, droit qu’il ne s’est arrogé que très récemment, il est normal qu’il puisse définir qui il marie et dans quelles circonstances. Ils eussent été plus avisés de demander l’abrogation du mariage civil et la reconnaissance du mariage religieux.

 

 

 

La domination de l’État

 

La laïcité républicaine est une religion politique. La république n’est plus une simple forme de régime politique, mais elle devient dieu. La République se fait État providence, qui est la source de la vie et de la mort, d’où son insistance à l’euthanasie. Si l’État contrôle nos naissances, il est normal qu’il veuille aussi contrôler nos fins de vie. Cette religion politique laïque est une version actualisée du gallicanisme, de l’anglicanisme ou du joséphisme, avec à chaque fois l’idée que le chef de l’État est en même temps le chef religieux. Lorsqu’Alexis de Tocqueville explique, dans L’Ancien Régime et la Révolution, qu’il y a une continuité entre la République et la monarchie, cela passe aussi par l’aspect religieux. Certes, la Révolution a combattu l’Église, ce que n’a jamais fait la monarchie. Mais le gallicanisme royal, le concordat de Bologne, la volonté de nommer les évêques et les abbés des monastères importants sont autant de mainmise de l’État royal sur la religion chrétienne, comme le fit ensuite la République française, de façon plus importante et systématique.

 

La foi laïque

 

Cette foi laïque se manifeste dans les bâtiments, les symboles, ces chartes de la laïcité placardée dans les écoles et lues par les enfants. Aujourd’hui, on espère que la laïcité sera le rempart à l’islamisme. Rien n’est moins sûr. La République a évidemment ses charmes, mais pour une jeunesse désœuvrée, partir combattre en Syrie, mener le coup de feu dans les banlieues, avoir un statut social en vendant de la drogue est beaucoup plus excitant que de suivre des cours d’éducation civique et d’écouter debout la charte de la laïcité.

 

Les stages de déradicalisation ont été un échec. La nouvelle et énième charte de la laïcité à l’école le sera tout autant. La théophilanthropie et le culte de la déesse Raison n’ont duré que quelques années. Le calendrier révolutionnaire a été abandonné. La laïcité républicaine, la foi laïque de Ferry et de Buisson est menacée de la même sécheresse. Elle avait été abandonnée après la Première Guerre mondiale. Après 1945, il y avait le marxisme qui servait d’opium au peuple, donc nul besoin de la laïcité. Celle-ci a ressurgi avec la fin de la religion communiste, dans le contexte de l’apparition de l’islam, que personne ne sait comment gérer.

 

Quand je vois comment les Américains et les Italiens à Rome restent dubitatifs face à cette laïcité, on peut craindre le pire quant à son inefficacité face à l’islamisme.