Libéral et Chrétien : oui, il le peut.

La venue du père Sirico ce Jeudi 6 septembre, (dont nous vous proposerons bientôt une vidéo), nous a permis de nous pencher à nouveau sur les raisons pour lesquelles Libéralisme et Christianisme seraient étroitement liés.

Comme Charles Gave aime à la rappeler « Dieu ne sait compter que jusqu’à un ». Derrière cette demi boutade, se cache une vérité fondamentale qui est ancrée au cœur de ces deux pensées : l’homme.

L’homme et sa capacité de décision est à la fois au cœur de la religion Chrétienne et du Libéralisme.

L’homme est tout. L’homme est responsable ; de ses choix et de ses errements. Et c’est parce que ces choix doivent s’affirmer que les libertés sont alors nécessaires. En effet, si nous sommes réputés « pécheurs », c’est-à-dire moralement responsables, c’est que nous sommes réputés pouvoir agir pour le mal autant que pour le bien, c’est donc que nous sommes réputés être libres. Nous ne sommes pas tenus par une nécessité, un destin. Nous pouvons « changer le monde ». Si l’on me dicte comment m’habiller tous les matins, je n’ai pas le choix de me tromper. La liberté d’exercer mon mauvais gout est un des prémices nécessaires à ma condition humaine. De ceci, le père Sirico en appelle à une autre vérité fondamentale : la dignité humaine.

Parce que l’homme est tout ; il est absolument fondamental de garder en mémoire que l’homme prévaut sur toute utilité. Ainsi, en tant que Libéraux, en tant que Chrétien, si nous reconnaissons au marché un ordre spontané, nous lui reconnaissons cette valeur pour servir l’homme. Le marché est un outil. Petit ou grand. La dignité inhérente à l’homme s’oppose ainsi à toute marchandisation de ce dernier. L’homme n’est pas là pour servir de marché, le voudrait-il.

Pour beaucoup de nos contemporains influencés par la propagande anti-chrétienne, le christianisme est synonyme de dogmatisme – et il est, en ce sens, incompatible avec la liberté de conscience et de recherche intellectuelle inséparable du concept de libéralisme Ainsi, le fait même de prendre conscience de ses limites peut aider la raison humaine à reculer celles-ci. Le père Sirico nous a ainsi rappelé la valeur qu’il accordait à la science car si l’on veut progresser vers la vérité, il faut sacrifier la certitude. Il faut poser en thèse que toute vérité scientifique peut être remise en cause, par des faits, par des raisonnements nouveaux qui, eux-mêmes, doivent pouvoir être mis en avant par des hommes et des institutions libres.

Sur ce sujet, Hayek avait ainsi dévellopé une thèse vigoureuse :

« Toutes les institutions de liberté sont des adaptations au fait fondamental de l’ignorance ; elles sont forgées pour permettre d’affronter les hasards et les probabilités, non la certitude ». L’historien ne peut voir un simple hasard dans le fait que ce sont des chrétiens, notamment jansénistes et calvinistes, qui ont reconnu la valeur morale de l’échange marchand (Pierre de Boisguilbert, Turgot, Say, Bastiat…). C’est cette conviction que l’économie de marché est bonne moralement parce qu’elle seule peut nourrir les pauvres, qui sera à l’origine de l’idée d’industrialisme, imaginée par Turgot et développée par Jean-Baptiste Say. (cf : Excellent ouvrage de Jean-Baptiste Noé : la parenthèse libérale). L’économie de marché nourrit et pacifie les hommes.

Ce qui me permet d’arriver à la transition d’une excellente question posée par Alexandre Del Valle que je résumerai ainsi « : “que devrait être l’attitude du Chrétien devant les vagues d’immigration illégales que connaissent nos pays ». Non sans un certain humour, le père Sirico rappela alors son origine Italo-Américaine d’une famille de 13 enfants pour s’interroger sur les différences entre cette émigration de 1905 (Aux USA) et l’immigration actuelle.

L’intervention de l’état ; encore une fois, est venu galvauder une charité qui fonctionnait par l’entraide entre famille et proches. La création de subsides, de « droits » « de protections sociales » a enrayé le processus d’assimilation naturelle. Par ailleurs, s’il est établi qu’il existe une telle chose que les Nations (à tort ou à raison), alors il existe une telle chose que les frontières.

Il est vrai qu’un premier chantier « caritatif », consiste à donner gratuitement à ceux qui sont dans le dénuement absolu, à nourrir dans l’urgence ceux qui ont faim, à habiller dans l’urgence ceux qui sont nus.Mais il y a des chantiers plus vastes, ceux qui permettent d’éviter que les hommes ne se retrouvent dans des situations d’urgence, nus et affamés. La politique, qui vise à créer un État juste et efficient, est manifestement l’un de ces grands chantiers. La recherche scientifique, qui vise à trouver les moyens d’utiliser les lois de la nature pour mieux servir les fins humaines, en est un autre.

Les hommes qui ont fait l’économie moderne aux XIXe et X Xe siècles et qui ont abouti à l’extinction du paupérisme en Europe, ont peut-être été plus fraternels que les plus fraternels des « petits frères des pauvres », s’ils ont travaillé à construire et à faire subsister une société où il fait meilleur vivre que dans le monde de pénuries et de catastrophes qu’a connu le Moyen Âge et qu’ont recréé les socialismes modernes de droite et de gauche. Il est réducteur de dire que l’employé qui fait habilement son travail, le cadre qui gère justement et à propos, l’entrepreneur qui crée des activités, en recevant pour cela la rémunération stipulée par leur contrat de travail ou celle du marché, font seulement œuvre de justice. D’abord, en travaillant pour se nourrir eux-mêmes et leurs familles, ils délivrent autrui du soin de les nourrir ou du désarroi de les voir dans la misère, ce qui peut être estimé charitable, si cela rend disponible la charité d’autrui pour ceux qui sont véritablement dans le besoin.

Et s’il est une valeur que l’homme ne doit jamais jamais perdre de vue et à fortiori le Chrétien, c’est l’espoir. L’espoir et l’absolue confiance que nous trouverons les ressources humaines,pratiques, intellectuelles pour tous nous tirer vers le haut.

 

Vous trouverez ci après, les textes en Anglais puis en Français originaux:

Rev. Robert Sirico

Catholique et libéral. Les raisons morales d’une économie libre

6 September 2018

Paris, France

 

It is so often the case that when one speaks of a market economy, or of free markets, one thinks first about money or abstract calculus or wealth. It is certainly understandable that finances and equations and other abstractions come into play when making economic analysis, because, of course, these help us to understand the world of limited resources and their best application.

But I think there is something far more fundamental and essential that is at the heart of economics.  Fundamentally, economics is the process by which human beings act in ways they deem best to meet their needs and the needs of their families.

It is a fair question to ask what economics has to do with religion or morality. Or why a priest would write a book so boldly setting out to offer a specifically moral defense of the free economy?

If I were to attempt to answer what it is that I see in a right ordering of economic life that captures my moral imagination I would have relate an encounter from my earliest years as a child that provides a backdrop to the way I think about these matters. I write about this encounter with a neighbor, Mrs. Schneider, in my book.

Growing up, I lived in a small apartment in Brooklyn, New York next door to Mr. and Mrs. Schneider.  Mrs. Schneider was often in her kitchen, working and baking, and I would often talk with her through the window opening just a few feet away.  I recall on a beautiful spring day I was standing at the window sill looking into Mrs. Schneider’s kitchen, and she was making something.  She had a kind of 1950’s dress on with short sleeves, and she was adding ingredients, and stirring them in her mixing bowl.  It turned out that she was making rugelach, a flaky and delectable Eastern European pastry.

The ingredients are walnuts and raisins, cinnamon, sugar, butter, and of course, flour.  She rolled out the dough, and cut it into triangles.  Then she dropped in some of the ingredients and rolled them into crescents, and placed them onto a cookie sheet, which she slid into her Wedgwood oven.

Pretty soon the fragrance was wafting from her window into my window, and I was mesmerized by her undulating motions, sliding the rugelach gracefully into the oven, and gracefully back out.  During this whole time, Mrs. Schneider didn’t look at me once.  She was busy making the rugelach – until the end, when she pulled out the tray of rugelach, looked directly at me, and said “You come, I’ll give you (something) to eat.”

So I scampered up over my windowsill and walked the two or three steps to her windowsill and held out my greedy-little hands, and she placed a napkin onto them, and proceeded to place these lush, warm rugelach into the napkin, and I could smell them and feel the warmth of them.

And as Mrs. Schneider did this, I noticed that there were a series of blue tattooed numbers on her forearm.  I didn’t know what that meant, and to be honest with you, I was concentrating on the rugelach.

I thanked her and went back into my kitchen, and immediately wrapped the pastries up nicely and moved the bread box just slightly so I could move them behind it to hide them from my siblings.  (The Siricos raised no dumb children.)

My mother was working around the house that day, and she was half-paying attention to me in the kitchen, and I told her that Mrs. Schneider had given me these goodies, and I said “Mom, why does Mrs. Schneider have these numbers on her arm?”  And she sat me down at our kitchen table, and she said “you know when you watch the Western movies on television on Saturday morning, and the cowboys will catch a calf, and brand them?  That’s what some people did to Mr. and Mrs. Schneider.

They thought they owned them, and that they could do that to them.  That’s what those numbers are – they’re “branded”.  I was horrified.

And I remember very clearly my initial visceral, instinctual repulsion that anyone would treat another human being like an animal.  That conversation I had with my mother formed the way that I viewed everything else that unfolded in the world at that time in history.  It caused me to see the civil rights movement in a whole new way, when I saw young people being beaten up by police, or hosed down with fire hoses because they wanted to eat at a Woolworths, when I saw the unfolding of what happened in Cuba, or the Vietnam war, or in China.

As I began to observe the world around me, I observed all of it from the lens of who human beings are, and their inherent dignity.  For a number of those years, especially in the 1970’s, I was very much about activism and about defending human rights.

I can’t say that I understood it then as well as I do now, but the primary motivator of all of that, was this anthropological vision, that unless we understand who human beings are, unless we get the anthropology right, no matter what political or economic systems we put in place, we won’t get anything else right.

Right in that whole experience and what I learned became the seed of what I would later found in the Acton Institute.  It became the grounding of my whole understanding of human relationships, mainly that human beings have a dignity beyond their utility.

That human beings have an inherent dignity that’s part and parcel of who they are because they are. And what this lesson in anthropology taught me about economics, is that to have any kind of economic system that could be called just, or could be worthy of the human person, it has to have the human being at the center.

Human beings are not (merely) instrumental for someone else’s use, yet economics is the action that human beings take on behalf of themselves and on behalf of their families, for human betterment and human flourishing.  So really this whole encounter contained the seeds of what I understand to be an authentic understanding of economics.  My mother didn’t have an 8th grade education, but in that moment, she communicated to me the most profound lesson in moral theology and moral philosophy that I have ever had from then until now.

It all goes back to that dish of rugelach that Mrs. Schneider gave me that spring day.

I see such economic matters of human freedom in the market, the right to private property, contract, and similar things as intimately tied to human persons, because all these things are created by human beings and for human beings, who are themselves created by God in whose image they are fashioned, and are endowed with a vocation to themselves be creative and productive and responsible.

The holocaust is, of course, singular in its evil, but it proceeds from the same anthropological error as other forms of socialism: a disregard for the inherent dignity and unrepeatability of human persons in their uniqueness and capacity to engage their minds with the material world to draw out of the natural resources of the material world which can be placed at the service of the human family.

In economic terms this process of discovery and creation is call a market.  But it is only when we see human persons at the center of the market, as the market’s creator and beneficiary, that we can see the moral potential of the market. And it is this reality that I seek to point to in my book.

I would hope that it would not be necessary to have to say it, but I will nonetheless say it emphatically, that in offering a moral defense of the free economy I am not offering a moral defense for everything a free market produces or offers.

That would be worse than absurd; it would be blasphemous.  Perhaps the citation of a friend of mine in the book enables us to better understand the nature of markets and their moral potential as well as their moral peril.]  The late Reverend Edmund Opitz, in Religion and Capitalism: Allies, Not Enemies (Arlington House, 1970) states it this way: “The market will exhibit all the shortcomings and failures that people, in their peaceful acting, will exhibit.”

What this means is that our increasing interconnectedness hold great potential for offenses against human dignity.  Advances in technology and communication, along with globalization, can make it easier to distribute things that are not only good for us, but things that are bad for us as well.  It makes it easier to distribute materials that promote the degradation of human sexuality, or the exploitation of women, and an inflated sense of our rights along with a lessening sense of social responsibility.

But these cultural problems are accompanied by positive opportunities as well, including an invitation for religious communities to do what they do best, which is to lead men and woman to a conversion of life, so that all their values and choices, including those in the economic sphere, reflect their encounter with the truth about God and human nature.

Since Christianity is universal, we are now well situated to extend its message throughout the entire world.  That truth and the community around it embolden us to proclaim the absolute dignity of all human persons, and to build political, charitable, and market institutions that reflect that dignity.  The challenge now is to use the opportunities that globalization affords us, for a new evangelization that will transform the global culture for the better.

            Conclusion:

For much of the last century we have seen an ideology that captured the moral imagination of many people in offering an explanatory taxonomy of the world.  It held that there is a fundamental antagonism embedded in human relations that requires a constant struggle between those who own the means of production and workers who use the means of production to produce things.

In that view, this antagonism requires a continual conflict of classes, indeed a “warfare” that would continue until private property of the means of production were socialized so as to insure the well-being of the poor and downtrodden.

An alternate vision of social reality in contradistinction to economic class warfare might be described by the phrase used as the title to a very good book by Fredrick Bastiat, “Economic Harmonies”.

To my mind it is very intriguing that it was not an economist who succeeded in identifying and demolishing Karl Marx’s error, but a nun, St. Teresa of Calcutta.]  Neither an economist nor a theologian, in her book entitled No Greater Love (New World Library, 1989), she succinctly states “We have no right to judge the rich. For our part, what we desire is not a class struggle but a class encounter, in which the rich save the poor, and the poor save the rich.”

 

 

Français:

 

Père Robert Sirico
Catholique et libéral. Les raisons morales d’une économie libre
6 septembre 2018 –  Paris, France

Bien souvent, lorsque quelqu’un parle d’économie de marché ou de marchés libres, l’on pense à de l’argent, à un calcul abstrait ou à de la richesse. Il est sans aucun doute compréhensible que les finances, les équations ou autres abstractions entrent en jeu lorsque l’on procède à une analyse économique, car elles nous aident bien sûr à comprendre le monde des ressources limitées et par là même à savoir comment les utiliser au mieux.

Je crois cependant que quelque chose de bien plus fondamental et essentiel se trouve au cœur de l’économie. Fondamentalement, l’économie est le processus par lequel les êtres humains agissent des manières qu’ils estiment les plus compatibles avec leurs besoins ainsi que ceux de leurs familles.

Il est juste de se demander ce que l’économie a à voir avec la religion et la moralité. Ou encore de s’interroger sur les raisons qui ont conduit un prêtre à écrire un livre si audacieux pour offrir une défense spécifiquement morale à l’économie libre.

Si je devais tenter d’expliquer ce qui, dans une vie économique bien ordonnée, saisit mon imagination morale, je relaterais une rencontre que j’ai faite dans ma petite enfance et qui constitue la toile de fond dans ma manière de penser ces questions. Je me réfère à ma rencontre avec une voisine, Mme Schneider, dont il est question dans mon livre.

J’ai grandi dans un petit appartement du quartier de Brooklyn, à New York, situé juste en face de chez M. et Mme Schneider. Mme Schneider passait beaucoup de temps dans sa cuisine, à travailler et à faire des gâteaux. Je pouvais souvent lui parler par sa fenêtre ouverte qui était à un mètre à peine de la mienne. Je me souviens d’une splendide journée de printemps, où je me tenais à ma fenêtre, regardant une fois encore la cuisine de Mme Schneider. Celle-ci préparait quelque chose. Vêtue d’une robe à manches courtes d’un style années 50, elle assemblait des ingrédients, en les mélangeant dans un saladier. Il s’avéra qu’elle préparait des rugelachs, une pâtisserie feuilletée délicieuse provenant d’Europe de l’Est.

Le rugelach était fait de noix, de raisins secs, de cannelle, de sucre, de beurre et bien sûr de farine. Ma voisine déroulait la pâte et la découpait en petits triangles. Elle y répartissait ensuite les ingrédients mélangés et enroulait les triangles pour former des croissants. Elle les plaçait enfin sur une plaque à biscuits qu’elle glissait dans son four Wedgwood.

Bien vite, un parfum enivrant s’est diffusé de sa fenêtre jusqu’à la mienne. J’étais déjà hypnotisé par ses mouvements ondulatoires, alors qu’elle glissait gracieusement les rugelachs dans le four, et les en retirait tout aussi élégamment. Durant tout ce temps, Mme Schneider ne m’avait par regardé une seule fois. Elle était focalisée sur ses pâtisseries, jusqu’à ce qu’elle ne sorte la dernière plaque et me regarde directement en disant : « Viens, je vais te donner quelque chose à manger ».

J’ai alors escaladé le rebord de ma fenêtre et ai fait deux ou trois pas jusqu’à la sienne, tendant mes petites mains avides. Elle a déposé dessus une serviette pour y placer les rugelachs chauds et savoureux : je pouvais sentir leur parfum et leur chaleur.

Tandis que Mme Schneider s’exécutait, j’ai remarqué qu’elle avait une série de numéros bleus tatoués sur l’avant-bras. J’ignorais ce que cela pouvait bien être, et pour être tout à fait honnête, j’étais davantage absorbé par les friandises.

Je l’ai remerciée et ai regagné ma cuisine, enveloppant immédiatement mes biscuits avec soin. J’ai alors légèrement déplacé la boîte à pain, afin de les cacher derrière, à l’abri de mes frères et sœurs (les Sirico n’ont pas mis au monde des idiots!).

Ma mère effectuait des tâches à la maison ce jour-là, et ne me prêtait qu’une attention distraite dans la cuisine. Après lui avoir rapporté que Mme Schneider m’avait donné des friandises, je lui ai dit : « Maman, pourquoi Mme Schneider a-t-elle des numéros sur son bras ? ». Elle m’a fait asseoir à la table de la cuisine et m’a interrogé : « Vois-tu les westerns que tu regardes à la télévision le samedi matin, avec les cowboys qui attrapent les veaux et les marquent au fer rouge ? C’est ce que des personnes ont fait à M. et Mme Schneider. Ils pensaient les posséder, qu’ils avaient le droit de leur faire cela. C’était donc ce que signifiaient ces numéros : ils étaient « marqués au fer rouge ».

J’étais horrifié.

Et je me souviens très clairement de mon premier sentiment de dégoût, viscéral et instinctif, face à l’idée que quiconque puisse traiter un autre être humain comme un animal. Cette conversation que j’ai eue avec ma mère a façonné ma façon de percevoir tout ce qui se déroulait dans le monde à cette époque de l’histoire. Cela m’a fait voir le mouvement des droits civiques d’une tout autre façon, lorsque je voyais des jeunes être frappés par la police, ou chassés à coups de jets d’eau parce qu’ils voulaient manger dans un magasin Woolworths, lorsque je voyais les événements de Cuba, du Vietnam en guerre, ou de Chine.

Alors que je commençais à observer le monde autour de moi, je le percevais sous le prisme de la dignité inhérente à l’être humain. Durant un certain nombre de ces années, spécialement dans les années 1970, j’étais très porté sur l’activisme et la défense des droits de l’homme.

On ne peut pas dire que je la comprenais aussi bien qu’aujourd’hui, mais ma motivation première prenait racine dans une vision anthropologique. Une vision selon laquelle nous ne pouvons rien appréhender de la bonne façon si nous ne comprenons pas ce que sont les êtres humains, si nous ne comprenons pas l’anthropologie correctement, peu importe les systèmes politiques et économiques que l’on met en place. Rien de ce que nous ferons n’ira dans le bon sens en l’absence de ces éléments fondamentaux.

C’est précisément dans toutes ces expériences et dans ce qu’elles m’ont enseigné que se trouvait la semence de ce que j’allais ensuite bâtir avec l’Institut Acton. C’est devenu la pierre angulaire de toute ma compréhension des relations humaines, qui veut que les êtres humains soient dotés d’une dignité qui va au-delà de leur utilité.

Les êtres humains possèdent une dignité innée faisant partie intégrante de ce qu’ils sont, parce qu‘ils sont. Et ce que cette leçon d’anthropologie m’a appris de l’économie est que tout système que l’on pourrait qualifier de juste, ou qui serait digne de l’humain, place la personne humaine en son centre. Si les êtres humains ne sont pas (simplement) destinés à être utiles aux autres, l’économie représente néanmoins l’action que les humains accomplissent pour leur propre compte et celui de leurs familles en vue de l’amélioration et de l’épanouissement humain dans son ensemble.

Toute cette rencontre contenait donc les germes de ce qui me semble être une authentique appréhension de l’économie. Ma mère n’avait même pas son brevet des collèges mais ce jour-là, elle m’a donné ce qui restera l’une des leçons de théologie et de philosophie morales les plus profondes de ma vie. Tout remonte à ce plat de rugelachs que Mme Schneider m’a offert, ce fameux jour de printemps.

Je retrouve ces questions économiques de la liberté humaine dans le marché, le droit de la propriété privée, des contrats et autres choses similaires en tant qu’éléments intimement liés à la personne humaine, car toutes ces choses sont créées par des êtres humains pour des êtres humains, qui eux-mêmes sont créés par Dieu et façonnés à Son image. Ils se voient attribuer une vocation pour être à leur tour créatifs, productifs et responsables.

L’holocauste est, bien entendu, un mal tout à fait singulier, mais il procède de la même erreur anthropologique que toutes les autres formes de socialisme: un mépris envers l’unicité et la dignité inhérente à chaque être, envers sa capacité à faire usage de son esprit dans le monde matériel pour en extraire les ressources naturelles qui peuvent être mises au service de la famille humaine.

En termes économiques, le processus de découverte et de création s’appelle le marché. Mais ce n’est que lorsque les personnes humaines sont placées au centre du marché, en tant qu’il appartient à la fois au créateur et au bénéficiaire, que nous pouvons percevoir le potentiel moral de ce marché. Et c’est cette réalité que j’essaye de mettre en lumière dans mon livre.

J’aimerais croire qu’il n’est pas nécessaire de le dire, mais je vais le faire au cas où, et avec insistance : en proposant une défense morale de l’économie libre, je ne suis en aucun cas en train d’apporter une caution morale à tout ce qu’un marché libre produit et offre.

Ce serait plus qu’absurde ; ce serait blasphématoire. Une citation d’un de mes amis reprise dans le livre peut sans doute nous aider à mieux comprendre la nature des marchés et leur potentiel moral, de même que leur péril moral. Le regretté père Edmund Opitz, dans Religion and Capitalism : Allies, Not Enemies (Arlington House, 1970) déclare la chose suivante : « Le marché fera apparaître tous les défauts et les défaillances que les personnes, dans leur action pacifique, montreront ».

Cela signifie que notre interconnexion accrue contient un grand potentiel d’offenses à la dignité humaine. Les progrès en matière de technologie et de communication, de concert avec la mondialisation, facilitent la distribution de choses qui ne sont pas uniquement bonnes pour nous, et qui peuvent également être mauvaises. Il devient plus facile de diffuser du matériel promouvant la dégradation de la sexualité humaine, l’exploitation de la femme, ou d’encourager une perception démesurée de nos droits ainsi qu’une diminution du sentiment de responsabilité sociale.

Cependant, tous ces problèmes culturels ne vont pas sans un lot d’opportunités positives, notamment l’invitation pour les communautés religieuses à faire ce qu’elles font de mieux, à savoir guider hommes et femmes vers une conversion de vie, afin que leurs valeurs et leurs choix – y compris dans la sphère économique – reflètent leur rencontre avec la vérité de Dieu et de la nature humaine.

Puisque le christianisme est universel, nous sommes à présent en position d’étendre son message au monde entier. Cette vérité, et la communauté qui se forme autour d’elle, nous enjoint à proclamer l’absolue dignité de chaque personne humaine, de bâtir des institutions politiques, caritatives et de marché qui reflètent cette approche. Le défi qui se pose à présent est celui de savoir utiliser les opportunités que la globalisation met à notre disposition, pour une nouvelle évangélisation qui transformera positivement la culture mondiale.

 

Conclusion:

Durant toute une partie du siècle passé, j’ai vu une idéologie s’emparer de l’imagination morale d’un grand nombre de personnes en offrant une taxonomie explicative du monde. Celle-ci soutenait qu’il existait un antagonisme fondamental ancré dans les relations humaines, lequel exigeait une lutte constante entre ceux qui possèdent les moyens de production et les travailleurs qui utilisent les moyens de production pour produire des choses.

Dans cette perspective, un tel antagonisme nécessite une lutte des classes continuelle, une véritable « guerre » qui se poursuivrait jusqu’à ce que la propriété privée des moyens de production soient collectivisés, afin d’assurer le bien-être des pauvres et des opprimés.

Une vision alternative de la réalité sociale par opposition à la lutte des classes pourrait être illustrée par le titre d’un très bon ouvrage de Frédéric Bastiat, Harmonies économiques.

Curieusement, l’une des personnes ayant le mieux réussi à identifier et à démolir l’erreur de Karl Marx n’est pas un économiste mais une religieuse, sainte Teresa de Calcutta. Dans son livre Il n’y a pas de plus grand amour (JC Lattès, 1997), cette femme, qui n’est pas non plus une théologienne, déclare simplement : « Nous ne considérons pas avoir le droit de juger les riches. Nous ne croyons pas en une lutte entre les classes, mais à une rencontre entre les classes, rencontre dans laquelle le riche sauve le pauvre, et le pauvre sauve le riche ».

 

 

Catholique et libéral – Les raisons morales d’une économie libre (Robert Sirico), 288 pages, Éditions Salvator (Paris).


Le peuple a décidément si mauvais goût…

 

A la question principale exprimée lors d’un sondage d’opinion familial récent, sur les habitudes de vie des françaises composant mon foyer fiscal, 100% des participantes se sont exprimées pour considérer que le mois « le plus pourri de l’année » (dans le texte) était décidément le mois de novembre. [1]

Illustration de plus s’il était nécessaire qu’on ne peut décidemment plus faire confiance aux sondages !

Parce que je ne sais pas pour vous, mais ce début de mois de novembre s’est avéré extrêmement divertissant et ce, depuis mon réveil au matin du 9 novembre. Pensez ! La mine déconfite des journalistes et politiques au lendemain de la victoire de Trump valait quand même tous les mois de mai, leurs lilas et leurs cohortes de jupes courtes. Relire les déclarations pompeuses de BHL ou d’Alain Minc affirmant que Trump « ne pouvait pas gagner » se doit forcément de vous redonner foi en l’humanité. Car enfin, il faut énormément de travail et de talent pour arriver avec cette constance surhumaine vous permettant d’avoir toujours tort. Ne jamais se laisser aller à un vague pronostic laissant sa part au hasard. Se souvenir constamment que même une montre arrêtée donne l’heure juste deux fois par jour et ne pas succomber à cette tentation totalitaire du vide, ne pas laisser sa place aux aléas. Surtout dans une démocratie qui comme tout le monde a tendance à l’oublier est un régime d’incertitude.

« Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse. [2] » et si Le Brexit et maintenant l’élection de Trump illustrent quelque chose, c’est bien que RIEN n’est plus acquis pour nos élites. Ce qu’elles  refusent absolument de constater, autre certitude. Et ce, même si partout autour de nous, chez nos voisins, un courant de pensée qualifiée de “populiste” s’érige comme la résultante d’un processus de rejet face à ces élites de droite comme de gauche, mondialisées. Notre société, comme jamais dans l’histoire, semble divisée entre les méprisants (les autos qualifiés élites) et les méprisables (nous) que ces premiers caressent tous les 5 ans dans le sens du poil et se dépêchent d’oublier.

Mais, ce que ces derniers semblent ne pas comprendre, volontairement ou non, est la différence qui existe et qui a toujours existé, entre le populisme et la démagogie : Quand la démagogie récupère les caprices et les élèvent au rang de volonté ; le populisme lui écoute et valorise la défense des particularités.

C’est une démagogie politique que de continuer à défendre les retraites par solidarité à l’époque du Papy Boom par horreur idéologique de la capitalisation.

C’est une démagogie politique que de laisser des générations entières s’inscrire dans des universités moribondes en leurs affirmant que tous appartiendront à l’Elite.

C’est une démagogie politique de renoncer à réduire significativement les dépenses de l’état quand la dette ronge le budget par idolâtrie du secteur public. Et à force de traiter le peuple avec démagogie, les élites semblent définitivement avoir perdu tout respect pour ce dernier (NDLR : C’est un phénomène bien connu, à force de tromper sa femme, on fini par mal lui parler. Je ne fais pas les hommes, je constate). Le peuple est un « beauf », le peuple a mauvais goût, le peuple doit « être éduqué mais avec les « bonnes idées », celles des élites évidemment.

En l’espace d’une quarantaine d’années, le jugement porté par l’Elite française sur le peuple s’est renversé. Non pas que le peuple ait changé : il a toujours été défenseur de l’enracinement et du particularisme mais l’élite qui considérait le peuple comme un allié (depuis Lénine) le considère dorénavant comme un groupe délibérément hostile au progrès. Pour plus de facilité pour les élites politiques désormais, il a donc été décidé d’amalgamer la démarche du peuple à l’extrême droite et d’injurier sa posture. Le peuple, voyez-vous est facilement « Facho ».

Je n’ai jamais voté extrême droite et ne le ferais probablement jamais mais je sais en revanche qu’un candidat qui ne présente aucune faille électorale légale et qui récolte un vote conséquent de la population dans un régime démocratique tel que la France, ne peut pas être traité comme nos média et nos hommes politiques les font, d’un revers de manche  méprisant et dans une soit acceptation commune que « ce sont des horreurs de fachos qui nous ramènent aux heures les plus sombres de notre histoire ».

Je sais aussi, comme le veut le dicton populaire, « que l’on peut tromper une personne mille fois. Que l’on peut tromper mille personne une fois. Mais on ne peut pas tromper mille personnes, mille fois ». Et quand je parle de mille personnes, je parle en fait de notre vieille Europe qui au hasard du calendrier, pourrait bientôt nous surprendre.

Oh, je n’attends rien de la France. Pour citer Jean-François Revel, la France si elle a connu des révolutions n’a jamais vécu selon le principe démocratique et l’obéissance à la loi comme expression de la volonté générale. On ne saurait ranger dans la même civilisation les nations qui ne remettent plus jamais en question le principe selon lequel tout pouvoir vient de la loi et toute loi vient du peuple et les nations ou le pouvoir reste imprégné d’effluves malsains et de résidus de putréfaction émanant de l’image archaïque du chef de guerre prestigieux et du grand prêtre imbibé du sacré.

Mais revenons sur nos élections en Europe :

-Le 4 décembre prochain, l’Italie est appelée à se prononcer par un référendum populaire sur une question  de réforme des institutions (Sénat) qui pourrait bien déboucher sur un vote de confiance de sortie de la zone euro. Si Mateo Renzi peut compter sur sa base électorale (aidée par une redistribution des sièges repensée en Aout dernier) le parti anti Euro et anti establishment de Bépé Grillo avance dangereusement dans les sondages. En tout état de cause, un vote au non entrainerait possiblement une démission de Mateo Renzi puisque ce dernier a déclaré à l’instar de Cameron qu’il démissionnerait si ce vote allait contre lui (pour ensuite s’en désister mais attendons) . Des élections seraient alors obligatoires et il y aurait fort à parier sur une très bonne place du mouvement 5 Etoiles chez les députés Italiens ;

– L’Autriche quant à elle attend son élection présidentielle le 4 décembre également et le parti de la liberté de l’Autriche (FPÖ) arrive aussi en tête dans les sondages avec 34% des voies.

-En Mars 2017, devront se tenir les élections législatives Néerlandaise aux fins d’assurer le renouvellement des 150 sièges de la chambre des représentants et le PVV (Party for Freedom) est au coude à coude avec le centre droit.

-La France devra suivre en Mai, comme chacun sait ….

-Et l’Allemagne est attendue en Automne 2017 ou il semblerait que le parti anti immigration (AFD) devrait probablement sécuriser quelques sièges au Bundestag, fait rarissime.

 

J’ai souvent entendu dire, depuis que je suis enfant, que les crises financières ou politiques étaient un peu comme la pêche à l’explosif : on voyait d’abord remonter les petits poissons et seulement à la fin, les grosses baleines.

Nous venons de voir passer un Brexit ; au nez de tous les sondages et prévisions, Trump a transformé l’essai, je trouve que déjà en terme de petits poissons, il y a plus que le diner d’un héron et si le Brexit et Trump étaient les petits poissons, je ne peux pas attendre de voir arriver les baleines…  D’autant que je ne constate AUCUN changement dans le discours de nos politiques, si ce n’est bien sûr pour ré affirmer la nécessité de dissolution de ce peuple, décidemment, presque trop ignare pour voter. Or, comme l’écrit Machiavel, “Les peuples bien qu’ignorants sont capables d’apprécier la vérité » [4] et la vérité risque de remonter sur le ventre avant la fin 2017. La seule question que je me pose est si la baleine vérité rejettera les élites Jonas au bout de trois jours. Pas certaine qu’ils le méritent.

 

Tout cela s’annonce passionnant ; finalement, peut être que je réussirai aussi, à sauver mon mois de mars…

 

 

 

 

[1] La question subsidiaire portant sur la question épineuse de « Maman fait-elle trop de pates ». Suffrage non encore exprimé, un préavis de grève ayant été déposé

[2] Aragon

[3] Sources : la citée de la peur

[4] Nicolas Machiavel, Discours 1, 4, Editions Gallimard

 

 

 

 


Mais que diable allaient-ils faire dans cette galère?

Le code civil est pour beaucoup d’entre nous un vague souvenir des bancs d’université entre Portalis et Carbonnier pour les plus assidus et pour les autres juste « un  gros bouquin rouge » dont on reconnait les pourtours….

Pourquoi en parler aux lecteurs de l’IdL aujourd’hui ?

Tout simplement parce que l’air de rien, le Journal Officiel vient de publier hier une ordonnance de modification du droit des contrats(passée par la loi de modernisation l’économie). Le lecteur cultivé est déjà sans nul doute surpris, dans cette période ou son attention a été drainée sur des sujets aussi valables que la refonte ministérielle, la déchéance de nationalité et la réforme orthographique, d’apprendre que ce gouvernement a donc choisi de passer voie d’ordonnance, comme si cela ne relevait que d’une retouche mineure – ou, dénomination en vogue, d’une “simplification du droit”… Le citoyen intelligent peut déjà s’interroger sur la nécessité de voir le pouvoir réglementaire, donc le politique, intervenir sans passer par un vote de la loi dans un cadre parlementaire surtout dans un domaine qui relève, après tout, de la sphère commerciale puisqu’il s’agit  du droit des contrats.

Loin de moi l’idée d’être réfractaire au changement mais j’aimerai quand même débroussailler ces derniers plus avant:

Concernant le contrat aléatoire et malgré l’ambition affichée d’une “recherche d’équilibre” dans le contrat de droit français, la réforme entend en réalité donner au juge le droit d’intervenir a posteriori dans la relation contractuelle au prétexte de pouvoir protéger la partie qu’il estimera la plus faible dans ce rapport économique. Cette réforme entend donc donner le pouvoir aux juges d’intervenir dans une relation entre professionnels.  De là, se pose donc inéluctablement la question de l’indépendance de la justice surtout quand on connait le travail parfois prodigieux accompli par certains tribunaux de commerce (on pense aux adjudications Adidas, la vie claire etc).Les tribunaux civils avaient jusqu’à maintenant été épargnés en ce que la loi était claire et non soumise à interprétation. Une jurisprudence relativement constante et logique assurait à l’ensemble une issue judiciaire encadrée.

Désormais, compte tenu de l’imprécision des termes des nouveaux articles du Code civil qui figurent dans cette ordonnance, le juge pourra aussi bien, à travers la jurisprudence qu’il dégagera, veiller à l’exécution des obligations que les parties ont librement consenties ou, au contraire, faire absolument ce qui lui semble, à lui, juste au détriment de la volonté initiale affirmées des parties au contrat.

Nombres de penseurs, dont Hernando de Soto, ont par le passé démontrés l’absolu nécessité d’un système contractuel sain et pérenne dans la perspective de croissance optimale de richesse et de bien-être d’un pays. Comment imaginer qu’une société étrangère, en dehors de toutes implications de droit du travail ou de la concurrence, souhaiterait investir dans un pays ou sa relation contractuelle avec des tiers pourrait être soumise à l’impartialité d’un tribunal plus ou moins indépendant du pouvoir politique ? Cette ordonnance réglementaire nous expose donc au risque majeur de rendre aléatoire les contrats soumis à notre droit et donc de pénaliser gravement l’attractivité juridique de la France.

Par ailleurs,le second effet mécanique de cette réforme sera, sans nul doute, de multiplier les contentieux contractuels, notamment dans les premières années d’application et donnera lieu à l’introduction parallèles des clauses abusives dans les contrats commerciaux. Je n’ai aucun doute sur le fait que cela va ravir nos entrepreneurs déjà bien mal en point dans une économie compétitive difficile.

Pour les juristes ou les curieux, j’aimerai citer des extraits du projet gouvernemental en question afin d’asseoir mes propos:

-Sur la forme,le ministère de la justice a, sur le fondement d’une habilitation issue de la loi du 16 février 2015, élaboré un avant-projet d’ordonnance, qui a ensuite été soumis à une consultation publique sur internet du 28 février au 30 avril 2015, qui s’est révélée particulièrement efficace, nous dit-on. Je me pense une personne informée, connectée or, cette initiative populaire, à laquelle j’aurai aimé participer m’a échappé mais passons,

-Sur le fond, plusieurs remarques:

Extrait :”Concrètement, lorsqu’un contractant craint que son contrat ne soit pas valable, il pourra interpeller son partenaire sur cette difficulté afin que ne plane pas, indéfiniment, une menace d’annulation du contrat”. Quand j’étais avocat, j’avais appris que le consentement des partis  prévalait sur toute autre interprétation ainsi tant que les parties au contrat arrivaient entre elles à un accord synallagmatique sur la chose et sur le prix, le contrat avait valeur légale. Ainsi, je m’interroge sur l’avancée que représente “l’interrogation de la partie adverse”…

Poursuivons.

Extrait: “Ainsi, en cas d’inexécution grave, une partie pourra mettre fin au contrat sans nécessairement passer par une décision judiciaire, par une simple notification au créancier”.  Laissons de coté qui évalue ce qui constituerait le cas d’une inexécution grave pour le moment pour se concentrer sur ce que représente “mettre fin au contrat par AR”. Cas d’école: je suis une entreprise de service à la personne  Suédoise qui viendrait s’implanter en France; pour ce faire, je vais contracter avec un sous-contractant à qui je délègue disons la partie restauration de mon service à la personne et plus spécifiquement la partie plat sucrés  (TPE). Cette TPE estime un jour que je n’ai pas fait droit à ses demandes de congés payés aux dates par elle demandées et me signifie par simple notification, la fin de notre contrat. Elle en a tous les droits désormais. Difficile quand même pour un entrepreneur il me semble de se projeter sereinement dans une croissance future avec une telle épée de Damoclès au dessus de sa vie contractuelle avec les tiers! Notons que les clients aussi pourront en faire de même et dénoncer le contrat dans cette logique globale.

 

Extrait: “La réforme consacre la notion de bonne foi à tous les stades de la vie du contrat, y compris au moment de sa formation. Ainsi notamment une personne devra communiquer une information dont elle dispose mais que son partenaire ne peut pas connaître, si elle est essentielle pour qu’il prenne sa décision de contracter ou non (par exemple, dans le cadre de la vente d’un appartement avec vue sur la mer, la construction à venir d’un immeuble bouchant cette dernière). 

Encore une fois, mes bancs d’universités  datent mais j’ai quand même un vague souvenir que les notions de dol, d’erreur et de violence, sanctionnés par une nullité du contrat sous entendaient relativement la même idée de fond. L’article 1116 du code civil  prévoit ainsi que le dol : « le dol est une cause de nullité de la convention lorsque les manœuvres pratiquées par l’une ou l’autre des parties sont telles, qu’il est évident que, sans ces manœuvres, l’autre partie n’aurait pas contracté. Il ne se présume pas, et il doit être prouvé. »

Je pense que nous devons donc en déduire que désormais, à l’inverse de ce qui était le droit antérieur, l’avancée résulterait donc d’une présomption inversée.En pratique, je comprends donc que là ou auparavant il vous incombait de prouver que le vendeur avait connaissance de la construction en face de la mer, cette simple construction emporte désormais charge de la preuve.  Cette question n’est pas propre au droit français et s’est posée aussi outre Atlantique ce qui me permet de tenter cette ouverture: Que cédez vous dans une vente théoriquement? Réponse:un droit de propriété.
Ce droit de propriété porte sur un appartement, une maison dans sa configuration physique au jour de la vente. L’espace extérieur, s’il est évidemment une des considérations dans votre achat ne peut en revanche, juridiquement, être un des aspects de la cession, pas plus que vous ne sauriez contracter sur un ciel bleu parfait pendant toute la durée de vos vacances.

Mon avis est qu’ assurément le droit n’est pas  ce qui sous tend cette réforme, nous sommes en face d’une intention de faire le bien.”La réforme protège la partie faible, en sanctionnant par la nullité du contrat l’abus de l’état de dépendance d’une partie “. Je crains de ne pas avoir développer….

Et ce n’est pas fini:”Afin de parachever le chantier de modernisation du droit des obligations, le Gouvernement, comme l’a annoncé le Président de la République le 5 février dernier, s’attèlera prochainement à réformer le droit de la responsabilité civile, qui repose aujourd’hui essentiellement sur cinq articles inchangés depuis 1804.”A titre personnel, le fait qu’une loi soit restée inchangée depuis pas mal de temps ne me fait pas pencher vers l’idée qu’elle serait obsolète, bien au contraire. Notre code civil a assurément ses défauts mais faire valoir qu’une loi devrait être changée sous le prétexte qu’elle serait la même depuis 1804 me semble à peu prés aussi farfelu que de déclarer que l’autoroute A1 réclamerait un nouveau tracé car elle serait restée inchangée depuis Napoléon III!

Et de nous replonger dans notre Histoire de France, quand les bourgeois de Saint Malo face à Louis XIV leur demandant comment il pouvait les aider afin de les remercier pour leur bravoure face au siège de la perfide Albion de déclarer : « Sire, Sire, surtout ne faites rien , vous nous avez suffisamment aidé”.

 

EG

 


La modernité de la Nation

La réflexion autour du concept de Nation a retrouvé, dans l’actualité, une nouvelle modernité. Le nationalisme ambiant des périodes d’avant-guerre, en particulier d’avant la première guerre mondiale a fait écrire récemment à Alain Finkielkraut dans « l’identité malheureuse » qu’il existait une certaine idée romantique dans le nationalisme du début du 20 me siècle.Depuis, coupable du génocide des juifs et du crime colonialiste, l’Europe, écrit-il, est devenue méfiante, à raison, envers toute forme de romantisme nationaliste et craint aujourd’hui, l’identité nationale comme la peste.

Mais peur de quoi ? Du concept de Nation ?

C’est un poncif que de citer le célèbre discours d’Ernest Renan de 1882 à la Sorbonne mais il existe peu de perception aussi claire et pragmatique sur ce concept. (Pragmatique aura exclu Barres).

Depuis la fin de l’Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l’Empire de Charlemagne, l’Europe occidentale s’est divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière durable.Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez nouveau dans l’histoire et l’Empire romain quant à lui, fut bien plus près d’être une patrie.C’est l’invasion germanique qui introduisît dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l’existence des nationalités .

La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par une dynastie, comme c’est le cas pour la France ; tantôt elle l’a été par la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie et l’Allemagne.Le Siècle des Lumières a permis de recentrer une certaine idée de l’homme, après des siècles d’abaissement, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen ont repris leur sens. Avec la révolution française, il a fallu se rendre à l’évidence qu’une nation pouvait donc exister en dehors d’un principe dynastique.

Alors serait-ce la race qui définit la Nation ? Pour Ernest Renan, autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès. La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes .La France est celtique, ibérique, germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une chimère.La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la race.

Alors le fait de parler la même langue ? A cela, Renan rétorque que la Suisse fonctionne avec la langue Italienne, Française et Allemande et que, malgré la variété de ces idiomes, la volonté de vivre ensemble des Suisse est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations.

L’appartenance à une même religion serait alors peut être une piste ?

Pas vraiment, car si à l’origine, la religion tenait à l’existence même du groupe social, de nos jours, la situation est parfaitement claire : Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de religion d’État.

On se tourne alors vers la communauté d’intérêt ? Certes, la communauté d’intérêt est sans nul doute un lien puissant entre les hommes mais les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Assurément non. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n’est pas une patrie.

Reste donc la Géographie : la Géographie fait- elle la Nation ?

Pour Renan,la géographie est un des facteurs essentiels de l’histoire mais la terre n’est que cela. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l’homme fournit l’âme. L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.

 

Alors, qu’est-ce qu’une Nation ?

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis.

La Nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple.Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore.

L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister.

 

“Consentement”, “volonté” , voici des mots acceptables pour le lecteur libéral qui tendraient même à réconcilier la vision du nationalisme de Renan avec nos propres intuitions. Certains argumenteront surement qu’il est aussi question d’une “abdication de l’individu”, cette même notion de l’individu que Barres qualifiait de “moi individuel”. Ainsi, pour Barres, nous perdrions tous un”moi individuel” au profit d’un moi collectif. Certes, mais par choix. Une donnée du libre arbitre.

Après tout, l’homme nait seul et meurt seul mais doit-il vraiment vivre seul tout le long du parcours pour faire preuve d’un véritable esprit libéral combatif luttant contre toute perte d’individualité?


La fin du bouc : hommage à René Girard

L’Institut des Libertés souhaite rendre hommage à un penseur fondamental de notre temps que fût René Girard. Il vient de s’éteindre ce mercredi 4 novembre, à Stanford, aux États-Unis à l’âge. Il avait 91 ans. Comme beaucoup d’esprit libre, sa voix ne pouvait porter avec puissance qu’ailleurs, la malédiction de ceux qui ne sont jamais prophète en leur pays, et je regrette que la culture française soit passée à coté de ce joyau qu’était René Girard.

Reste sa pensée.

Son analyse centrale se cristallisait autour de  l’analyse du désir chez l’Homme. Désir que l’on retrouve intact au fil des siècles et l’amène à nous poser la question centrale : La normalité des temps modernes laisse-elle intact la question du désir chez l’homme.

Désire t-on après tout ce qui est normal, banal ?

Ne doit-on pas voir aussi dans ce  besoin de normalité, un refus de gestion du conflit ? En effet, si  l’on revient aux sources de la pensée de Réné Girard, anthropologue autodidacte élu à l’Académie française en 2005, penseur chrétien converti,  ce dernier s’est d’abord intéressé au désir mimétique à travers la littérature ( “Mensonge romantique et vérité romanesque” Collection Pluriel, Hachette) avant de prendre pour objet les religions archaïques ( “La Violence et le Sacré”, éditions Pluriel, Hachette) puis la Bible et le christianisme (“Des choses cachées depuis la fondation du monde”, Biblio Essais).

 

René Girard, grâce à l’étude de la littérature et de la Bible, est  arrivé à l’idée que si les hommes arrivent à désirer la même chose c’est parce qu’ils imitent le désir les uns des autres.

L’imitation, pour cette raison, est source de conflits.

Désirer la même chose, c’est s’opposer à son modèle, c’est essayé de lui enlever l’objet qu’il désire. Le modèle se change en rival. Ces aller-retour accélèrent les échanges hostiles et la puissance du désir ; il y a donc chez l’homme une espèce de spirale ascendante de rivalité, de concurrence et de violence.

Or,parce que nos désirs sont par nature instables, flottants, incertains, nous avons besoin d’un tiers pour désirer. Un médiateur, une personne qui va éclairer et désigner l’objet de notre désir. Nous allons alors vouloir l’imiter. Seulement voilà : quand deux personnes désirent le même objet, il y a conflit. René Girard l’appelle la « crise mimétique ». Elle est la source de querelles de voisinage, de bureau… aussi bien que de guerres sanglantes et alors,nous avons besoin de « boucs émissaires »

 

La théorie du « bouc émissaire » est en quelque sorte le grand succès de René Girard. Elle permet de comprendre pourquoi nos sociétés éprouvent le besoin irrépressible – « et inconscient », insiste Girard – de désigner des boucs émissaires, victimes que l’on charge de tous les maux pour résoudre la crise mimétique universelle. Pour apaiser les tensions de la société, le sacrifice du ou des  « coupables » est soudain exigé.

René Girard  écrivait dans” La violence et le sacré” en 1972, « On sait désormais que dans la vie animale, la violence est pourvue de freins individuels. Les animaux d’une même espèce ne luttent jamais à mort ; le vainqueur épargne le vaincu. L’espèce humaine est privée de cette protection. »

 

[youtube]https://www.youtube.com/watch?v=RiGW7eMvTh4[/youtube]

 

 

En 2007, dans “Achever Clausewitz“, René Girard aborde l’œuvre du grand stratège prussien, auteur du “De la guerre” (1832). Ce traité inachevé a été étudié par de nombreux militaires, hommes politiques ou philosophes. On en a retenu un axiome essentiel : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens. »
René Girard fait ainsi de Clausewitz le témoin fasciné d’un retour de la violence. Hanté par le conflit franco-allemand, ce stratège éclaire, mieux qu’aucun autre, le mouvement qui va détruire l’Europe et peut aujourd’hui détruire le monde. « Achever Clausewitz », c’est lever un tabou : celui qui nous empêchait de voir la réalité de la menace apocalyptique, cette « destruction mutuelle assurée » des belligérants des guerres modernes. La violence des hommes, risquant d’échapper à tout contrôle, menace bien aujourd’hui la planète entière.

Dans l’émission CSOJ, René Girard évoque içi la modernité de cette violence totale, celle du terrorisme.

Lire, relire René Girard à l’aube de ce 21 me siècle où les choses du sacré semblent dépasser certaines civilisations, est plus que jamais, une façon de comprendre notre époque et sa violence.

 

[youtube]https://youtu.be/jyqU-le9Zd4[/youtube]

 

 

 

*Pardon à Mario Vargas LLosa pour le titre,” La Fête au bouc” mérite toujours citation.

 


Les délices de Capoue et la morale moderne

« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » disait Hannah Harendt.

Aucun doute que si Hannah Harendt  après un sommeil de plusieurs décennies(pour reprendre l’exercice de la maison) devait se réveiller  aujourd’hui, elle serait sans nul doute abasourdie par la brutalité non réfléchie de notre morale contemporaine.

Un véritable jugement moral réfléchi, pesé,façonné, établit un rapport entre une situation et des références. Il compare, pèse, doute.Le jugement moral réactif quant à lui, est tout ce qui reste  en défaillance des échelles et des modèles. Il récuse le mal instinctivement, comme par éblouissement.

Pourquoi est-ce important de définir ces deux approches d’une même morale, pourrait- on se demander, si après tout, les deux veulent le “bien”?

Tout simplement parce que nous ne pouvons prétendre transmettre de valeurs humaine dans une société ou seul le jugement réactif tient lieu de norme. Le jugement réactif engendre en conséquence une morale au coup par coup, une morale par saccade, dépourvue de structures, lacunaire et contradictoire. Or un jugement fondé uniquement sur la complaisance ou l’indignation ne saurait apporter à une société une morale repérable ou même transmissible.

Dominée par l’émotion, cette époque déborde de mièvrerie et cette mièvrerie déborde elle même de tous nos réseaux sociaux. Pas un facebook sans photos atroces, pas un twitter sans phrases de politiques à l’aulne d’un “plus jamais ça”; et la classe jacassière de jacasser mièvrement de concert. Or,refuser cette mièvrerie est votre seul salut si vous tenez à votre âme car l’homme de la stricte émotion demeure incapable de ferveur : il ne saurait s’engager tout entier dans l’acte moral, après que le bien et le mal lui ait été révélé. Ne comptez pas sur l’homme d’émotion pour prendre les armes et partir défendre un pays en guerre. Son émotion ne  peut lui apporter la structure qui, elle, permet l’action. L’indignation est une posture qui gèle l’action. Si vous choisissez le “prêt à penser”, alors ,vous qui êtes entré en émotion, avez abandonné tout espoir.

 

L’attitude des occidentaux devant la guerre en Syrie est à cet égard assez révélatrice. Les média décrivent à longueur de papiers ce que nous considérons comme le mal absolu ; les migrations forcées de cohortes de populations. Pourtant les moyens d’interventions que nous avons déployés en solution demeurent ridicules comparés au ton des discours accusateurs et à l’ampleur des dénonciations.On dirait bien que nous sommes exclusivement capables de sermonner les autres, tous les autres, et très peu d’agir par nous-mêmes.

 

Dans cette hiérarchie des normes au sein de cette société d’émotion, il existe aussi un certain nombre d’opinions politiques, morales ou autres dont nul ne doit s’écarter à moins d’être marginalisé. Il est par exemple convenable de réclamer l’égale représentation des deux sexes dans tous les espaces du pouvoir ou d’affirmer que la délinquance provient de la pauvreté issue de l’injustice sociale.

L’homme contemporain doit aussi haïr tout ordre moral ; il doit identifier l’Eglise à son inquisition mais ne jamais identifier le communisme à ses goulags. Il doit suspecter le profit et les puissances de l’argent. Il doit se méfier des vertueux qui cachent toujours quelques vices hypocrites et surtout il doit aussi légitimer tous les comportements et toutes les manières de vivre car plus que tout, il est interdit de juger.

Il existe une forte tendance actuelle à l’idéologie du relativisme. La pensée convenable tend donc à niveler les jugements sur les comportements à faire disparaître la notion de déviance et l’idée de vertu.

On se souvient qu’Hannibal vit sa bonne étoile l’abandonner le jour où, après une série de victoires, ses soldats s’endormirent dans les délices de Capoue. Nous  sommes ces soldats. Nous avons oublié que toute conquête demeure précaire et incertaine. La victoire contre le mal n’est jamais définitive. La barbarie demeure toujours là, tapie et nous ne pouvons l’extirper, seulement la réduire. Il nous faut réapprendre que tout est toujours à recommencer.

Ainsi le bonheur d’une société, comme d’ailleurs d’un individu demeure t’il une grâce méritée et précaire et non pas le résultat assuré d’une réorganisation sociale comme le voudrait les idéologues du progrès. Et surtout rappelons-nous que si nous sommes encore victimes du syndrome de Capoue, c’est que nous pensons faussement que nos organisations porteraient, en elles, le bien.


Démocratie et GPA

« Si vous avez la force, il nous reste le droit »
Victor Hugo

Le 3 juillet 2015, la Cour de cassation a opéré un revirement face à ses jurisprudences traditionnelles dans une décision plus que politique. La question posée par deux arrêts, relevait de l’inscription à l’état civil de deux enfants nés de gestation pour autrui (GPA) à l’étranger, un an après la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) pour non-reconnaissance de la filiation des enfants nés de mère porteuse hors de nos frontières,

  La cour de cassation a donc jugé dans ses deux arrêts d’espéces qu’une GPA ne justifiait pas, à elle seule, le refus de transcrire à l’état civil français l’acte de naissance étranger d’un enfant ayant un parent français.Ce sont là les principes essentiels de notre droit qui sont en cause. Et notamment celui de la distinction entre la personne et les choses.

La “personne” est une invention juridique du droit romain qui a posé comme principe qu’un être humain, contrairement aux choses, est une personne, car elle n’est pas disponible aux autres ; elle n’est pas susceptible d’être cédée, même gratuitement.Si on admet qu’un enfant peut être donné, sous le seul prétexte qu’il est désiré, alors il est traité comme une chose. C’est pareil pour les mères porteuses utilisées comme “couveuses”. En leur accordant la qualité de “personnes”, le droit a pour fonction première de protéger les êtres humains contre la force – ou les désirs – des autres êtres humains.

C’est pourquoi la GPA, dans son mécanisme-même, est une attaque contre les êtres humains et la protection essentielle que leur doit le droit.

Le pouvoir politique, une fois encore voudrait nous faire croire que « plus de droits » signifierait une société plus juste.

Une illusion consiste en effet à croire que nous réaliserons le destin de la démocratie en généralisant ses mécanismes. Une autre, que ce sera en concrétisant ses principes fondateurs jusqu’au extrêmes limites. Ce qui est le cas lorsque nous développons les droits sans aucune exclusive ni barrière, persuadés que toute extension de droits correspondait à un progrès, comme si la démocratie devenait de plus en plus parfaite à mesure qu’elle s’avance sur son ère.

L’homme d’autrefois concrétisait sa dignité par l’accomplissement d’une éthique, l’homme contemporain, par l’obtention de droits. Sa grandeur tangible s’exprime désormais dans l’expression d’un SMIC, dans l’enseignement gratuit, dans le droit à un enfant.

Les droits ouvrent aujourd’hui tout prétexte aux revendications de la complaisance. L’accumulation exponentielle de droits provient en partie de ce que nous  confondons la non interdiction avec la légitimation, supposant en d’autres termes que tout ce qui est toléré devrait être facilité, voire encouragé. Or, un comportement peut très bien se trouver permis, au nom de la liberté individuelle sans pour autant être légitimé ou facilité par des lois!

En tant que libérale, je ne m’auto-définis pas comme la somme des droits qui me seraient autorisés : droit à l’adoption, droit aux 35 heures, droit au logement et plus que tout, je ne demande pas à la république française d’assumer mes envies. L’analyse suivant laquelle le droit de vendre son corps (pour les loueuses de ventre) serait un absolu oublie cet autre droit tout aussi légitime que pourrait être celui de l’enfant à connaitre sa mère biologique.

Dans la mesure ou notre société impose le relativisme, personne n’a, de fait, le pouvoir d’organiser ces droits hiérarchiquement. Sauf la nation dans son expression populaire.

 

« Un temps pour rappeler au politique  que si L’égalité peut être un droit,  aucune puissance humaine ne saurait la convertir en fait. »

Honoré de Balzac


Avez-vous choisi de naître?

 Pourtant vous prétendez choisir de mourir?

Aux rencontres internationales de Genève de 1943, Bernanos constatait que lorsque la civilisation fléchit « les hommes recommencent à chercher un terrain vague, un coin de rue où perdre leur âme immortelle avec l’espoir que personne ne la leur rapportera ».

 

Il avait raison.

Nous trouvons nous encore une fois, devant cette caste de libéraux qui soit parce que trop jeunes, soit parce que trop indifférents propagent le message d’une soit disant « liberté absolue » de tout faire, tout vendre, tout acheter : vendre son corps, acheter le corps de l’autre. « Liberté, j’écris ton nom ».

Lasse.
Or, les Droits ne sont jamais que des moyens pour garantir le respect de l’homme et le Libéralisme quant à lui, dans sa tradition de philosophie du Droit n’est jamais qu’une pensée cherchant à défendre le faible contre le fort, le petit contre l’Etat. Or, parce que nous avons de plus en plus de difficultés à savoir ce qu’est l’homme nous avons aujourd’hui du mal à également définir ce que sont ces fameux « droit de l’homme ». En revanche, je sais une chose, jamais un libéralisme digne de ce nom ne cautionnerait un système d’oppression du plus faible au service du plus fort, contrairement à ce que je vois écrit, drapés dans une appellation sirupeuse de « Liberté ». L’homme, contrairement à ce qu’insufflent ces héritiers de Pic de la Mirandole, n’est pas une cire molle. Si vous faites abstraction des significations que recèle un individu vivant et souffrant, vous pouvez le découper en tranches, vous ne trouverez que de la viande. L’homme contemporain est réduit à sa biologie, à la marchandisation du corps, à sa violence et à sa dimension perverse.

Ne mentionnons pas les dérives insoutenables qui conduisent parfois des hommes et des femmes frappés par la misère à vendre un de leurs organes.

Ne mentionnons pas le fait que même au sein des pays les plus favorisés économiquement, ce sont les plus fragiles de ces pays-là qui font l’objet d’une sournoise exploitation, et concernant la médecine de la procréation,  ne mentionnons pas que le corps féminin a été transformé en usine à produire des ovule..

Le règne de l’efficience totale et de la liberté totale n’atteint-il pas, dans cette perspective, l’humanité dans sa dignité même?

Plus gravement encore, c’est à une perversion du principe suivant lequel une intervention sur un corps humain n’est légitime que si elle a lieu avec le consentement de l’intéressé, “sa liberté à vendre son corps”.   L’imposition de cette soit disant norme libérale d’un individu libre et consentant contraste fortement avec les réalités sociales et culturelles des patients indiens qui n’ont bien souvent que leur corps biologique comme ressource économique et qui ont rarement accès à des soins de santé de qualité.   Au bout du compte, la liberté de vendre son corps en vient à servir de caution à l’emprise économique sur la vie humaine plutôt qu’à protéger les plus démunis : ces derniers auront consenti aux diverses interventions sur leur propre corps, mais auront-ils eu le choix de ne pas consentir? Où est la beauté de la liberté dans l’utilisation de la misère humaine ?

Nous sommes bien loin de la  philosophie utilitaristes de Bentham et de Mill  qui en leurs temps ont pu servir d’activateur ultime à la marchandisation du corps en offrant leurs corps à la science !

Quant à nous, spectateurs extérieurs, la question demeure la suivante :Une société humaine, humaniste, doit-elle tout autoriser au motif que tout est possible?

Mais, pouvoir faire quelque chose ne signifie pas qu’il est bien de le faire et c’est le rôle des sociétés humaines, de leurs règles et de leur Droit, que de dire ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, de dire ce qui est éthique et ce qui ne l’est pas, de défendre le plus faible contre la violence des plus forts. Un homme a besoin de libertés pour vivre mais de quelles libertés peut-il disposer sans pour autant aliéner les autres et s’aliéner soit même ?

Le libéralisme, plus que tout autre courant de pensée, ne saurait faire l’économie de  cette question: Qui est l’homme?

Emmanuelle Gave